Le Nicaragua est le plus grand des sept pays situés entre le Mexique et l'Amérique du Sud. Sa population est d’un peu plus de quatre millions d'habitants, dont la plupart a moins de 16 ans.
Ses habitants d’origine - les Indiens Caraïbes - ont violemment résisté aux Espagnols qui voulaient coloniser le pays, qui s'appelait alors Moskitia. Mais le Nicaragua a fini par succomber à Cortez, comme les autres pays d’Amérique Centrale. On ne peut pas parler de "colonialisme bienveillant" en ce qui le concerne. "Ce tyran, écrivait l'évêque Bartolomeo de la Casas en 1542, a fait une entrée épouvantable dans la région... soumettant les gens à tant de méchanceté, de tuerie, de cruauté, d'esclavage et d'injustice qu'aucune langue humaine ne pourra jamais le décrire."
Après l'établissement des colons espagnols, la population autochtone du Nicaragua ne comptait plus guère que 5000 habitants. Et ce n'était que le commencement : débuta alors une période d'oppression et d'exploitation qui devait durer plus de quatre siècles pour aboutir à l'impérialisme économique d’aujourd'hui.
Le Nicaragua est resté une colonie espagnole et a exporté de la matière première (dont des esclaves) en Amérique Latine et en Espagne jusqu'à ce qu'il acquière son indépendance théorique en 1821. Au milieu du XIXème siècle, le pays a été pendant une brève période le fief personnel d'un journaliste aventurier américain, William Walker. Celui-ci a été représenté au cinéma par Marlon Brando, dans le film Queimada, de Gillo Pontecorvo (1969) et par Ed Harris dans le film d'Alex Cox (1988).
Après l’éxécution de Walker en 1861, le Nicaragua a vécu environ un siècle en tant que nation soi- disant indépendante, mais en fait, comme les autres pays de la région, il n'était qu’une colonie économique de son immense voisin, les Etats-Unis. Les Marines américains sont restés basés au Nicaragua presque en permanence de 1912 à 1932. Même après leur départ, la police locale, la Guardia Nacional, est restée pendant très longtemps sous l'autorité d'officiers américains.
L’attitude de l'Amérique du Nord reposait sur sa propre puissance et sa stabilité par rapport aux pays qui s'étendaient dans le sud. Son action au Nicaragua incarne le début du conflit nord/sud.
La seule résistance importante à l’emprise de Washington, à ses politiciens fantoches et aux propriétaires d’immenses plantations de café qui constituaient la principale marchandise exportable du Nicaragua, était menée par un dénommé Augusto César Sandino, le fils illégitime d'un riche propriétaire terrien. S'inspirant de la révolution zapatiste au Mexique, Sandino dirigeait une armée d'insurrection et contrôla bientôt la quasi-totalité du nord du pays entre 1927 et 1934 ; il lança des réformes agraires et des coopératives agricoles.
Bien évidemment, ceci ne pouvait être toléré très longtemps. Le 21 février 1934, l'ambassadeur américain eut l’idée de faire inviter Sandino à un banquet au palais présidentiel de Managua afin de discuter d'un éventuel compromis avec le gouvernement. Là, il fut froidement assassiné par la Guardia Nacional, dont le chef, Anastasio Somoza Garcia - surnommé "Tacho" - était à la tête de l’Etat depuis 2 ans, commençant ainsi 43 ans de dictature dirigée par la famille Somoza. Le fils de Tacho, Luis Somoza Debayle, lui a succédé en 1956, puis fut remplacé par son frère, Anastasio II, "Tachito", en 1967.
Dans les années 70, les Somoza avaient bien épuré le Nicaragua, amassant une fortune personnelle d'environ 150 millions de dollars, ce qui correspondait à environ 350000 fois le revenu d'un Nicaraguayen. Ils étaient ouvertement soutenus par les Etats-Unis subissant l'influence de la Doctrine de Monroe selon laquelle l'Amérique centrale était légitimement placée sous l'influence des Etats-Unis. Cette doctrine donnait aux Etats-Unis le "droit" de se protéger contre toute influence étrangère hostile dans la région - "étrangère" étant vite remplacée par "communiste" dans les années cinquante.
En fait, il est évident que Washington reconnaissait que le régime somoziste était loin d'être parfait. Le Président Roosevelt disait d'ailleurs en parlant de Tacho Somoza : "C'est certainement un fils de pute, mais c'est notre fils de pute."
Les Somoza ont, avec une efficacité remarquable préservé les intérêts des propriétaires terriens et de leurs clients américains.
Vers la fin des années 70, le Nicaragua importait presque autant de denrées alimentaires (sans parler des marchandises technologiques et industrielles) qu'il exportait de café et de sucre: schéma classique selon lequel le Tiers-Monde s'est endetté dans des proportions dramatiques durant les années qui suivirent la Deuxième Guerre mondiale.
Le régime somoziste a finalement été démantelé le 19 juillet 1979, par le Frente Sandinista de Liberación Nacional (FSLN), organisation de guérilla fondée en 1961. En 1984, les Sandinistes organisent les premières élections libres, et remporte 67% des suffrages.
Le gouvernement Sandiniste s'attèle alors à réformer tout le système de propriété agraire du Nicaragua, et se lance dans le plus phénoménal et le plus fructueux des programmes d’alphabétisation et d'éducation de toute l'histoire du Xxème siècle. Mais le Nicaragua est le second pays socialiste révolutionnaire d’Amérique centrale, et, de ce fait, s'attire autant d'hostilité manifeste et de subversion indirecte de la part des Etats-Unis que la révolution cubaine n'en avait récolté en 1955.
Washington soutint de plus en plus la guérilla Contra contre le nouveau régime sandiniste. La CIA réorganise et réarme les restes de la Garde Nationale de Somoza. Cette aide prit soudain une tournure incroyablement plus importante lorsque Ronald Reagan remplaça Jimmy Carter à la Maison Blanche en 1981. Washington organisa alors une campagne de guerre économique contre le nouveau régime.
Au milieu des années 80, en pleine guerre civile, Paul Laverty, le scénariste de CARLA'S SONG, ancien avocat de Glasgow, visite le pays pour la première fois. "Ce qui m'a surtout surpris, dit-il, c'est que les Sandinistes voulaient avant tout apprendre à leur peuple à lire et à écrire. L'UNESCO a d'ailleurs dit que le système instauré par le Nicaragua devrait servir de modèle aux autres pays d'Amérique Latine, voire aux autres pays du Tiers- Monde."
Paul Laverty découvre le Nicaragua en 1984. Il y retourne en avril 1985, cette fois pour un séjour de 2 ans et demi. "Je me suis mis à travailler au sein d'organisations pour la défense des droits de l'homme et à discuter avec des délégations venues des Etats-Unis ou d'Europe. C'était incroyable de voir quel talent, quelle énergie, quelle créativité étaient consacrés à une espèce de guerre de sabotage. Les Etats-Unis aidaient les Contras à faire exploser des ponts et à se servir de leur intelligence satellite pour toucher des cibles précises comme des coopératives alors que les nouvelles cultures de pomme de terre étaient à peine semées, ainsi de suite.
Tout aussi saisissant quoique moins visible était l'embargo économique. Je me souviens, par exemple, que la distribution du lait dans le pays avait été interrompue à cause du manque de pièces détachées pour les machines. Quant aux sommes astronomiques que les Américains ont pu dépenser en désinformation, c'est sidérant. Ils ont préparé la destruction de Managua d'une manière incroyablement sophistiquée. Ils ont distribué des bandes dessinées à la population pour leur expliquer dans le moindre détail comment boucher les toilettes ou faire tomber des machines à écrire, comment provoquer des courts-circuits et gaspiller l'énergie.
Je suis même tombé sur de fausses informations distribuées dans des écoles en Irlande ! Qui aurait pu penser qu'ils en arriveraient à faire des trucs pareils ? Ce qu'ils voulaient avant tout, c'était ruiner la réputation du Nicaragua, supprimer toute aide. Comme disait Oxfam, le Nicaragua donnait le bon exemple. Et ils étaient déterminés à détruire cet exemple de développement indépendant."
En 1990, épuisés par 11 ans de guerre, les Nicaraguyens retournent voter. Le FSLN remporte 42% des voix, mais il est battu par une coalition soutenue par les Etats-Unis et formée, entre autres, de groupes de Contras démobilisés et de communistes. Violeta Chamorro est élue à la Présidence du pays.
"En fait, explique Sally Hibbin, en 1990, les gens ont voté plus pour la fin de la guerre, que pour Violeta Chamorro. En faisant cela, c'était comme si le pays ne voyait vraiment plus comment il pourrait aller de l'avant, puisque les choses avaient considérablement empirées." En 1979, à la veille de la révolution sandiniste, le taux d'alphabétisation s'élève à 50%. Après 4 ans de campagne sandiniste, il atteint les 87%. Mais, en 1994, il redescend à 70%. A la même période, le revenu par habitant baisse de moitié : il était de 870 $ par an en 1984, il passe à 430 $ par an en 1994.
Lorsque Paul Laverty retourne dans le pays qu’il avait quitté en 1987, il est fortement impressionné par ce qu'il voit. "Managua est dorénavant une nouvelle ville du Tiers-Monde, dit-il, elle est tout aussi dangereuse. Lorsque je me trouvais au Nicaragua, dans les années 80, je me balladais partout à pied, je n'avais jamais peur. Maintenant, à Managua, c'est extrêmement dangereux. Un chauffeur de taxi m'a dit qu'il ne sortait pas après 20 heures. Partout on trouve pauvreté et drogue. La première fois que je suis allé au Nicaragua, je n'avais pas vu de prostituées. Maintenant, il y a des enfants paumés qui vendent leurs corps à chaque carrefour."
Une fois de plus, le pays est enfermé dans l'enfer vicieux de la dette. D'après Paul Laverty, "chaque homme, femme et enfant au Nicaragua aujourd'hui doit 2,600 $ à la communauté internationale, c'est la dette par habitant la plus élevée au monde. Nul besoin d'être magicien pour comprendre que c'est absolument impossible à rembourser."
Cette dette aurait pu être payée, lorsqu'après les élections de 1984, le gouvernement nicaraguyen a traîné les Etats-Unis devant la Cour internationale de justice, demandant des réparations pour dommages de guerre. Deux ans après, en 1986, la Cour internationale a délibéré en faveur du Nicaragua, condamnant les Etats-Unis à payer 17 milliards de dollars à ce petit pays en compensation d’une intervention militaire illégale.
Comme on pouvait s'y attendre, les Etats-Unis ont refusé d'admettre la décision de la Cour internationale.