Le travail en question(s)

Boussole de la classe ouvrière, le travail est au cœur de l’œuvre de Ken Loach. Il est un vecteur d'identification, une source de fierté et un moyen de faire corps, de faire classe, de faire front. Pour chaque activité à laquelle s'intéresse le cinéaste, c'est une communauté d'hommes au travail qui est montrée la plupart du temps : ce sont les travailleurs en bâtiment non déclarés de Riff-Raff ou les cheminots de The Navigators. Parmi ces goupes, joviaux et soudés, Loach isole un visage et un destin pour donner une dimension épique à ses films.L'importance sociale du travail est souvent démontrée de façon éclatante par la négative, lorsqu'il est absent ou dégradé : privatisations, chômage et remise en cause des acquis sociaux isolent et divisent les individus. Contraint par un système qu'il ne maîtrise pas et un environnement défavorable, les héros loachiens frôlent les marges, celles de l'addiction (My Name is Joe) ou de la criminalité (Sweet Sixteen), qui se résument à chaque fois à un isolement, et luttent de toutes leurs forces pour ne pas y glisser.Si la solitude, preuve de la destruction du lien social, est une menace, elle est aussi une vertu, à titre exceptionnel. Dans le film Fatherland, Ken Loach s'ouvre à l'international en mettant en scène l'errance solitaire d'un chanteur dissident dans l'Allemagne des années 80, à la dent aussi dure envers l'Est qu'envers l'Ouest. Nécessairement indépendant s'il veut être consciencieux, l'artiste doit accepter cette forme de solitude.

La force de l'intime

Mise en regard avec le travail et le collectif, la famille est un autre pilier, sans aucun doute le plus important de tous, dans la filmographie de Ken Loach. C'est par un biais profondément intime qu'il mène sa charge contre les dérives de l’économie : chacune des familles qu'il met en scène est une illustration concrète du caractère globalement inégalitaire de la société, à l'exemple de ce père de famille dans Raining Stones qui bataille pour offrir à sa fille la robe de sa communion, quitte à tout risquer, ou de cette mère qui tente de conserver la garde de ses enfants dans Ladybird. La force du cinéma de Ken Loach trouve précisément sa force dans cette sorte de baromètre des bouleversements à l’œuvre dans la société que constitue la cellule familiale et aussi amoureuse (Carla's SongJust a Kiss).

 

Une constellation d'acteurs

Ken Loach est le cinéaste des chômeurs, des ouvriers, des jeunes délinquants et autres laissés pour compte. Loin de représenter des idéaux-types désincarnés, au service d’un propos purement politique et militant, les personnages du britannique sont vibrants d'intensité et d’authenticité, incarnés par des acteurs amateurs qui jouent souvent leur propre rôle. C’est le cas dans The Navigators, où, parmi les acteurs, se trouvent de vrais cheminots. Au jeu de comédiens expérimentés, Ken Loach préfère souvent la spontanéité d’acteurs débutants, renouvelant sans cesse son casting, à l’image de Martin Compston, âgé de 18 ans lorsqu’il incarne Liam dans Sweet Sixteenle premier rôle de sa vie.  Rivé à ses personnages, avec comme clés d’entrée les détails de leur vie quotidienne, Ken Loach filme leur souffrance, leur colère, leur honte, mais avec respect, sans jamais tomber dans le misérabilisme et avec un humour omniprésent. Stevie (Robert Carlyle, révélé dans le film, dont la vie de bohème et de galère coïncidait parfaitement avec celle de son personnage à l’époque), le héros de Riff-Raff, incarne justement « l’humour de survie » si cher à Loach, une forme bravache et communicative de résistance. Notes de tendresse dans des contextes hostiles, les personnages de Ken Loach suscitent de la compassion mais jamais de la pitié. Dans Ladybird, Maggie (Crissie Rock), hurlante et à bout de nerfs, fait moins de peine qu’elle ne provoque l’indignation du spectateur ; indignation d’autant plus forte que Ladybird est inspiré d’une histoire vraie.

Cannes, Home sweet home 

Avec pas moins de 19 films sélectionnés, Ken Loach détient le record mondial du nombre de nominations au Festival de Cannes. Depuis les années 90, la Croisette lui est presque systématiquement fidèle, faisant de lui un véritable monument du Festival. Dix ans après sa première palme d’or pour Le Vent se lève, il en reçoit une deuxième en 2016 pour Moi, Daniel Blake, devenant ainsi le 8ème membre du club très fermé des palmés au carré, dont font notamment partie Coppola et Haneke. Outre ces deux Palmes d’or, sept de ses films ont été récompensés au Festival de Cannes. Parmi eux, Riff-Raff en 1991 (Prix de la critique internationale), Raining Stones en 1993 (Prix du Jury), My Name Is Joe en 1998 (Prix de la meilleure interprétation masculine pour Peter Mullan) et Sweet Sixteen en 2002 (Prix du scénario pour Paul Laverty).