Comment définiriez-vous l'idée centrale de Raining Stones ?

C’est un film sur des gens qui tentent de garder le respect d’eux-mêmes. Quand vous êtes pauvre, que vous n’avez plus rien, il est essentiel de conserver votre dignité. Même si ce n’est qu’un lambeau de dignité, c’est indispensable à votre survie. Il vous faut toujours trouver quelque chose qui vous permette de prouver que vous n’avez pas perdu le respect de vous-même. La robe qu’ils veulent acheter pour la communion de leur fille devient le symbole de cette dignité qu’ils doivent sauvegarder à tout prix. Ce pourrait être autre chose, mais pour eux, à ce moment de leur vie, c’est ce costume de communiante. S’ils ne parvenaient pas à l’acheter, ils perdraient tout.

C'est ce qui vous a intéressé dans le scénario de Jim Allen?

Absolument. Nous avions envie de faire un film qui se déroule dans ce milieu, qui est celui où vit Jim. Son expérience est très proche de celle des personnages du film, il est d’ailleurs lui-même né catholique. Il est entièrement imprégné de cette culture.

Dans cette région de l’Angleterre, le taux de chômage est extrêmement élevé, il y a une très grande pauvreté et toute une économie de marché noir s’est développée. Les gens doivent se battre sans cesse simplement pour avoir quelque chose à mettre sur la table familiale. Les éléments les plus simples de la vie quotidienne sont, pour eux, très difficiles à obtenir. Dans ce type de situation, les choses les plus anodines en apparence deviennent extrêmement importantes.

Où le film a-t-il été tourné?

A Middleton, qui est une de ces villes qui se sont considérablement développées à la périphérie de Manchester. Autrefois, ce n’était qu’une toute petite agglomération, mais aujourd’hui c’est devenu une véritable ville, qui fait partie de Manchester, tout en étant située un peu à l’écart. Les gens qui vivent ici habitaient auparavant au cœur même de Manchester. Mais ils ont perdu leur travail et ont été contraints de s’installer ailleurs.

Cet exode a débuté il y a une trentaine d’années. Je crois que la France connaît un peu le même phénomène. Les vieux taudis de Manchester ont été démolis et les pauvres se sont retrouvés dans ces villes nouvelles, qui, en elles-mêmes, n’ont d’ailleurs rien de particulièrement désagréable. Il y a des espaces verts, on y respire correctement... Tous les problèmes proviennent de la pauvreté et du chômage.

Combien de temps êtes-vous resté à Middleton?

Trois à quatre mois, environ, pour un tournage qui a duré cinq semaines. Je pense que le titre, Raining Stones, correspond bien à cet univers, parce que, pour les gens de là-bas, il “pleut des pierres” tous les jours. Ce qui est amusant, c’est que le dernier jour du tournage, il tombait réellement des pierres, puisque nous nous sommes retrouvés sous une averse de grêle... Je crois bien que nous avions offensé les cieux!

Les personnages de Raining Stones sont catholiques pratiquants. Pensez-vous que la religion puisse vraiment les aider?

Non. Absolument pas. Je pense que la religion est seulement un dérivatif. En revanche, je crois que le prêtre peut comprendre que c’est un problème politique et qu’il n’existe aucune force politique qui soit à même de redonner aux gens un peu d’espoir. Et les gens recherchent désespérément tout ce qui pourra leur redonner confiance en eux-mêmes.

Ce prêtre est un bon prêtre, qui peut beaucoup les aider, car il comprend réellement ces gens. C’est auprès de lui qu’ils trouvent compréhension et compassion. On peut regretter que ce soit un homme d’église, mais il n’y a personne d’autre. Jim Allen ressemble un peu au prêtre, il joue le même rôle que lui auprès des gens, il se montre extrêmement généreux, sans qu’il soit question de religion.

Que répondriez-vous si l'on vous disait que la conclusion du film ressemble à un happy end un peu forcé?

Je dirais que “le gentil” gagne... pour cette fois. L’incident est clos, en quelque sorte. En fait, la police n’a aucune envie d’en savoir davantage sur la mort de ce type, qui était vraiment un salopard. Personne n’a envie de connaître les raisons exactes de sa mort. Quant au prêtre, il prend cette décision parce qu’elle lui semble se situer dans le sens de ce qu’est pour lui la justice divine.

Pourquoi avez-vous une nouvelle fois choisi de ne pas tourner en 35 mm?

Je crois que je ne devrais pas dire que c’est une question d’argent. Il me faudrait trouver une meilleure raison... Mais il est vrai que le Super 16 coûte infiniment moins cher. Et puis il permet aussi une plus grand souplesse, on peut se déplacer beaucoup plus facilement dans des espaces très réduits. Il est davantage possible de coller vraiment à la réalité.

On peut aussi travailler plus vite et je crois que, souvent, quand vous pouvez travailler vite, vous pouvez travailler mieux. Parce que les moments que vous devez saisir sont parfois très fugaces. Par ailleurs, j’aime bien le côté fragile de l’image Super 16. Je déteste les images “glamour”, j’aime qu’il y ait un peu de grain, pour donner une impression de brut.

A propos de Riff Raff vous aviez déclaré qu'il était de plus en plus difficile de monter un film en Angleterre, surtout lorsqu'il avait trait à la classe ouvrière. La production de Raining stones vous a-t-elle posé autant de problèmes?

Raining Stone n’a été possible que parce qu’il y avait eu Riff Raff avant. Le succès de Riff Raff en France a facilité et accéléré le montage financier de ce nouveau film. Mais il est vrai que les choses sont vraiment difficiles ici, en Angleterre.

Vous savez, aucun distributeur anglais n’a voulu de Riff Raff. Il a fallu que le film soit présenté à Cannes et distribué en France pour qu’une sortie ici soit enfin possible. Le problème, c’est que les spectateurs anglais n’ont pas envie de voir ce genre de film. Ils veulent de l’exotisme, des films qui se déroulent sous d’autres cieux ou à une autre époque, pas des films qui les ramènent à leur réalité quotidienne.

Comment avez-vous choisi les acteurs de Raining Stone ?

Ce sont tous des gens qui vivent dans la région où nous avons tourné. Bruce Jones est un comique, comme Ricky Tomlinson. Il a travaillé dans une ferme, puis il a été plombier, tout en jouant le soir dans les bars et les cabarets. Julie est chanteuse, elle a trois enfants et c’est sa première expérience au cinéma.

Vos acteurs donnent toujours l'impression d'apporter quelque chose de leur propre vie dans le film...

Bruce est originaire d’un quartier de Manchester. Comme Jim Allen et comme son personnage dans le film, il est issu d’une famille catholique. Il comprend parfaitement toutes les situations du film grâce à sa propre expérience personnelle, et non comme un acteur traditionnel. Il les ressent au plus profond de lui-même. Je crois que c’est là l’essentiel : l’acteur doit vraiment partager, dans sa propre vie, les expériences de son personnage. Bruce connaît la pauvreté, il n’a pas besoin d’apprendre à la vivre pour pouvoir être le personnage. Ainsi, il met naturellement beaucoup de lui-même dans le film. En un sens, on retrouve là certaines données du documentaire.

Avez-vous vu beaucoup de gens avant de trouver vos acteurs?

Cinquante ou soixante, je crois. Ce qui était important, c’était de prendre des acteurs qui vivent encore là-bas. Je ne voulais pas voir des acteurs originaires de Manchester et qui travaillent désormais à Londres, car ils ont forcément beaucoup changé entre-temps, leur voix, leurs manières... Ils ont perdu de leur dureté, ils sont moins précis. Il leur aurait été impossible, par exemple, de retrouver l’accent qu’ils avaient lorsqu’ils vivaient à Manchester et les efforts qu’ils auraient dû faire pour cela les auraient forcément éloignés de leur personnage.

Avez-vous fait beaucoup de répétitions avec les acteurs?

Nous avons fait quelques répétitions pour les scènes familiales, pour préciser les relations entre les personnages, dont ils purent ainsi acquérir le sens, mais uniquement avant le tournage. Egalement pour les scènes entre Ricky et Bruce, pour établir la relation qui existe entre les deux personnages.

Laissez-vous les acteurs improviser pendant le tournage?

Oui, un peu. Le résultat associe ce qui était mentionné dans le scénario et certaines initiatives des acteurs sur le tournage. En quelque sorte, le scénario était un peu un axe, autour duquel nous tournions. Mais l’essentiel était présent dans le script. Les dialogues, par exemple, ont été très peu modifiés au tournage. C’est sur les scènes dramatiquement les plus fortes, les plus intenses, que le dialogue peut changer le plus, car les acteurs ont alors souvent besoin d’apporter leurs propres mots.

Le travail de caméra est-il très précisément défini à l'avance?

Dans l’ensemble, oui. Mais, contrairement à beaucoup de metteurs en scène aujourd’hui, je n’ai jamais travaillé sur story-board. Disons que la stratégie de chaque scène est définie et que, ensuite, nous nous adaptons aux exigences du tournage, de sorte que les acteurs puissent bénéficier de toute la liberté dont ils ont besoin. De toute façon, étant donné que nous tournions le plus souvent dans des espaces très réduits, il n’y avait guère que deux places de caméra possible, soit le minimum pour ensuite pouvoir monter la scène.

Vous avez déclaré que le sujet vous excitait infiniment plus que la fabrication même du film. Diriez-vous la même chose aujourd’hui?

Oui, je pense qu'il faut être excité par le contenu de son film. Le tournage lui- même n’est jamais qu’un travail très dur, que vous accomplissez avec l’espoir d’arriver à la fin de la journée sans connaître de catastrophe majeure. La qualité d’un tournage et le plaisir que vous pouvez prendre dépendent entièrement des gens avec lesquels vous travaillez. S’ils ont le sens de l’humour, tout va bien. Mais il est vrai que le sujet du film m’excite plus que le film lui-même.

Pourtant, il semble qu’avec Riff Raff vous ayez davantage travaillé le scénario que par le passé et on trouve, dans Raining Stones, certains effets dramatiques, voire de petits effets de suspense, auxquels vous n’aviez pas recours dans vos précédents films. Vous jouez davantage avec le spectateur...

Oui, c’est absolument vrai. J’ai eu le sentiment que certains de mes films précédents étaient trop pauvrement écrits et j’ai ressenti le besoin d’améliorer la qualité de mes scénarios. Je voulais que l’histoire soit mieux racontée que dans certains films que j’ai pu faire il y a une dizaine d’années. J’ai pensé que je n’étais pas encore trop vieux pour essayer de m’améliorer!

C’est un peu également comme si Riff Raff marquait pour vous une sorte de retour aux sources, qui est aujourd’hui confirmé par Raining Stones.

Je pense, en effet, que j’ai réalisé un ou deux films qui manquaient singulièrement d’humour. J’ai commis quelques erreurs...

Que pensez-vous de Fatherland, avec le recul?

C’était une de ces erreurs, sans nul doute. Mais je pense aussi que Look and Smiles manquait un peu d’humour...

Quel est votre sentiment quant à la musique de film?

Je pense qu’elle peut être extrêmement destructrice, en ce sens que si vous recherchez une musique trop réaliste, le film peut très vite devenir mélodramatique. Pour mes trois derniers films, j’ai fait appel à Stewart Copeland et je m’en félicite. Grâce à toutes les nouvelles techniques de musique électronique, il est possible de jouer avec les son s de manière beaucoup plus précise.

Autrefois, vous compreniez que vous vous étiez trompé que lorsque vous entendiez la musique terminée, jouée par l’orchestre. Et, à ce moment-là, c’était trop tard, vous ne pouviez plus rien faire.

Il est très facile de se tromper sur la musique, car vous vivez de longs mois avec votre projet et lorsque vous en arrivez au problème de la musique, le film est tourné et vous manquez terriblement de recul. Vous pouvez être certain que la musique est parfaite et vous tromper complètement. La musique de Stewart Copeland est très discrète, elle n’écrase jamais le film.

Votre ambition est-elle toujours d’«égratigner la surface de la réalité anglaise», comme lorsque vous avez débuté?

C’est difficile à dire... Je pense surtout à des histoires, que je crois important de raconter, à des relations entre les êtres, que j’ai envie de montrer. C’est ce qui m’intéresse. Et je sais qu’il est infiniment plus facile de travailler là où vous vous sentez d’instinct chez vous, là où vous avez l’intuition des choses.

L’Angleterre serait alors le seul pays où vous pouvez travailler?

Pas forcément le seul pays. Mais, en tout cas, les personnages principaux doivent être anglais. Ce fut sans doute là l’erreur majeure que j’ai commise avec Fatherland.

Tournez-vous toujours des documentaires?

Oui, car cela permet d’aborder des sujets très variés. C’est du journalisme. J’ai besoin de passer de la fiction au documentaire, puis du documentaire à la fiction. Je suis convaincu que c’est la meilleure discipline possible. Elle me permet de rester en prise avec la réalité, de ne jamais me couper du monde réel, celui des gens simples, celui que j’ai envie de montrer dans mes films.