" Je voulais explorer l'instant, les instants qui suivent la mort : qu'est-ce que cela fait d'être mort ? J'avais aussi envie de décrire une famille pendant les jours après la perte d'un des siens. Comment toute la famille se voit réunie (le mort et les vivants) dans une phase incertaine pendant laquelle le temps est à la fois suspendu et suit impitoyablement son cours.
J'ai toujours été intriguée par cette temporalité qui sépare les deux états. "Le Livre des Morts Tibétain" en fournit quasiment la structure. J'avais aussi le souvenir d'un poème, "Hélène en Egypte", dont l'auteur, Hilda Doolittle, rencontrait Hélène (de Troie) au moment de sa mort, lorsqu'elle est amenée dans ce qu'on appelle le temple des Amen, ou "temps hors du temps", afin d'y résoudre l'énigme de sa vie, pour pouvoir quitter l'existence et mourir enfin en paix. Je trouvais que c'était une vision fascinante de ce qui nous arriverait si nous mourrions à un moment où nous n'avons pas tout à fait répondu à certaines interrogations de notre vie.
Le voyage de John dans le film est finalement très proche de celui d'Helen : j'ai voulu que le cadre, les mouvements, le langage corporel de l'un et de l'autre leur permettent de se rejoindre dans la temporalité créée par le film. Ce qu'elle vit dans les limbes est proche de ce qu'il vit dans son périple à travers ces plaines et ces montagnes, la dévastation, la solitude, les familles apeurées, les routes tortueuses d'un pays ravagé par la guerre. Le voyage d'Helen suit les mêmes méandres oniriques. Les régions qu'il traverse sont aussi un miroir de ses états d'âme, et en créant cet espace quasi mentale voulais que l'on arrive au coeur de l'intime.
Ce qu'il voit à travers les vitres de la voiture peut tout à fait s'apparenter à des silhouettes fantomatiques, à un paysage au-delà, qui est celui d'un pays en guerre. Je souhaitais aussi que la temporalité des limbes soit perçue de manière uniquement spatiale. Le temps qu'il reste à Helen est compté à partir de l'instant où la voiture la heurte jusqu'au travelling arrière final, où elle abandonne enfin les siens et disparaît dans la pluie.
Quand elle est dans sa maison, juste après l'accident, ne comprenant pas ce qui lui arrive, ses repères familiers se dérobant, elle est perdue et seule. Mais lorsqu'elle y retrouve sa fille ou son mari, sur le mode onirique, soudain des choses qui n'avaient pu se conclure dans la vie réelle et étaient restées en suspens, peuvent finalement s'accomplir. A la fin, c'est parce qu'elle a accepté sa vie qu'elle peut enfin mourir et laisser les choses advenir sans elle.
Dans les limbes, l'espace est comme plus comprimé, le son plus étoffé et proche, les gestes ont plus de signification, les choses se déploient plus lentement et sont ressenties plus intensément par les protagonistes. La caméra bouge plus lentement aussi, car ici chaque mot et chaque este peuvent changer les choses à jamais, puisque c'est la dernière chance d'Helen avant de mourir.
Dans les films en Super 8 du grand-père dans la forêt il y a une nostalgie, une capture du temps qui passe, dont la qualité n'est pas sans rappeler celle des limbes : une tranche de vie condensée et intense. Lorsque Telly rêve que sa mère est à ses côtés et le réconforte et qu'Helen au même moment expérimente la même chose dans les limbes, c'est une manière de montrer que les rêves sont dés expériences réelles : si Telly a cru que sa mère était là, c'est parce qu'elle y était.
Les limbes deviennent ainsi pour moi cet espace où on montre comment on aurait souhaité que les choses soient comment auraient pu être si seulement...
La caméra est peut-être d'une certaine façon l'oeil de la mort et la famille est prise eu piège de ce cadre. Chaque membre de la famille est terriblement proche de la mort et il va s'agir de faire les gestes nécessaires pour reprendre pied dans la vie et s'ancrer dans le futur.
La temporalité est bouleversée le passé, le présent et le futur co-existent tous dans une même dimension. Il leur faudra quelques jours pour qu'ils reprennent naturellement leur place."
Emily Young