" J'ai vu Peter Mullan dans My Name is Joe de Ken Loach et j'ai été frappée par la force, la vérité et l'énergie de son jeu. On lui a envoyé le script et je l'ai rencontré autour d'un verre.

A partir de cet instant-là, il m'était impossible d'imaginer quelqu'un d'autre dans le rôle, c'était réglé. Je savais qu'il apporterait au personnage une dimension impalpable que je n'aurais pas pu rendre par l'écriture. Il est un brillant acteur (et réalisateur), mais aussi un homme adorable.

En Croatie, il n'y avait que Peter Mullan et beaucoup d'acteurs croates. Il a été extraordinaire. Il était vraiment prêt à nous suivre jusqu'au bout. On a tourné en suivant au maximum la chronologie, pour que Peter soit dans la situation la plus proche du véritable voyage de John. Quand Katrin Cartlidge (originalement prévue pour Helen) est décédée peu avant le tournage, Ça a été très compliqué de trouver quelqu'un qui aurait à la fois son talent, sa présence et son intelligence.

J'ai rencontré beaucoup d'actrices sur un temps très court, et avec chacune d'elle le film aurait été différent. En fait, c'est Peter qui m'a fait remarquer que Katrin avait quelque chose d'inclassabIe, pas spécifiquement anglais. J'avais vu « Soleil trompeur » et le travail d' Ingeborga Dapkunaite m'avait impressionnée. Quand j'ai appris qu'elle vivait à Londres depuis 10 ans, je l'ai contactée et on s'est rencontrées. Elle a l'intensité, la droiture, et ce côté indéfinissable que je cherchais. J'ai essayé de créer un environnement où les acteurs pourraient s'exprimer.

Chaque acteur a une façon différente de trouver son propre chemin vers le cœur de la scène. Il faut les aider à rejoindre ce point, même s'ils ne savent pas exactement ce que cela peut signifier. Ils étaient tous très dévoués, très attentifs, et ils ont apporté à leurs personnages des spécificités et une vitalité que je n'aurais jamais pu supposer.

On a souvent discuté de ce que les personnages devaient faire ou non dans les scènes, avec toujours la possibilité de les modifier. Je vois le script comme un guide ou un plan, plutôt qu'un document immuable. Cela dit, peu de choses ont vraiment changé pendant le tournage, on a juste modifié quelques lignes. L'objectif était de créer une atmosphère intemporelle, on a beaucoup cherché comment les deux mondes pouvaient se conjuguer – le voyage de John et la vie à la maison.

Nous voulions que cela soit assez monochrome et neutre, un fond qui convienne autant aux limbes qu'à la vie familiale mouvementée.

« Winterreise » de Luc Delahaye est un livre de photos de voyage à travers la Russie qui nous a servi de référence. J'ai aussi voulu tourner en Automne, une saison mélancolique où la nature meurt pour mieux renaître. Halloween et la Toussaint (scène dans le cimetière croate avec les bougies) sont aussi culturellement des moments de communion entre les vivants et les morts qui ont servi de cadre. Il y a un dialogue constant entre le directeur de la Photo, Wojciech Szepel et moi-même.

On a fait quelques courts métrages ensemble à l'école de cinéma de Lodz et je crois qu'on se stimule mutuellement, on passe beaucoup de temps à parler et à découper.

A l'école de cinéma de Lodz, on filmait toujours en 35mm ; la quantité de pellicule était très limitée et il ne fallait rien gaspiller. C'était assez exaspérant mais aussi une excellente discipline. Je n'avais pas de références directes pour mon film mais j'ai beaucoup aimé le film japonais Afterlife de Hirokazu Kore Eda, et la façon absolument réelle et tangible dont il traite ce qui est après la mort, avec les tasses de thé fumant dans des chambres glacées. Mais ce film-là se passe de l'autre côté de la vie, tandis que notre film se passe à la lisière de la vie et de la mort."

Emily Young