Contrairement aux films dits “de kung fu" (où les protagonistes s'affrontent principalement à mains nues) popularisés en occident dans les années 70, en partie grâce au succès mondial des films de Bruce Lee (Li Xiaolong), le wu xia pian resta longtemps méconnu du public français et occidental en général.
Il fallut attendre le succès international de Tigre et dragon en 2000 pour que cela change. Cette coproduction sino-américaine est un hommage avoué à l'œuvre de King Hu et le réalisateur taiwanais Ang Lee y a fait appel a Cheng Pei-pei (Zhang Peipei), l'intrépide héroïne de L'Hirondelle d'or.
Plus qu’un simple équivalent des films occidentaux de capes et d’épées, le wu xia pian s’inspire à la base de légendes chinoises issues de grands classiques littéraires ou les valeur primordiales sont l’honneur, la loyauté et la justice.
Dans le cinéma cantonnais des années 60, les protagonistes y utilisent les arts martiaux mais également la magie. Ce qui débouche souvent sur des séquences purement fantastiques où les personnages s’affrontent en utilisant des pouvoirs surnaturels. Une caractéristique dont la Shaw Brothers s’éloignera lorsqu’elle abordera le genre, mais de façon progressive puisque le final de L'Hirondelle d'or contient encore quelques éléments fantastiques.
Apparu pour la première fois en Chine dans les années 20, le wu xia pian débarque dans le cinéma de Hong Kong vers la fin des années 30. Le genre y est à cette époque banni de la Chine communiste ou le surnaturel est considéré comme politiquement incorrect. C'est le wu xia pian cantonais qui s'attire les faveurs du public pendant de nombreuses années. Mais la qualité artistique des films diminue de plus en plus à partir du milieu des années 50. Le public local, lassé du côté “petit budget" de ses productions (films en noir et blanc, décors limités, effets spéciaux rudimentaires...), se tourne alors volontiers vers les films étrangers.
Les chambaras (films de sabres japonais) et westerns spaghetti qui commencent à envahir les écrans au début des années 60, leur apportent les critères de qualités qui font souvent défaut aux productions locales, à commencer par la couleur et le cinémascope. Ces deux critères, Run Run Shaw les applique régulièrement depuis quelques années déjà et il décide de rehausser le niveau du wu xia pian en faisant appel à des techniciens étrangers (notamment japonais) pour former les équipes locales et signe une nouvelle génération de metteurs en scène, qui se chargeront de livrer une approche nouvelle du genre, plus réaliste, et moins théâtrale que les films cantonais.
La domination de la Shaw Brothers devient incontestable. D'autant qu'en 1964, le déclin de l’empire Cathay après la mort de son patron (la société fermera son département production quelques années plus tard) laisse le champ libre à la suprématie de l’empire Shaw à Hong Kong : une quarantaine de films sont produits en 1966 (un record !). Parmi eux : l'incontournable et novateur L'Hirondelle d'or.
Son réalisateur, King Hu a toujours été passionné par l’Opéra de Pékin, et c'est d'ailleurs d’une célèbre pièce, Le Mendiant Ivre que s'inspire L'Hirondelle d'or.
La traduction du titre international, Come Drink With Me (Viens boire avec moi) s'il évoque la boisson - un élément primordial du film - ne laisse en rien présager un film d'action chevaleresque. Par contre, le titre original mandarin du film, DA ZUI XIA que l'on peut traduire par Le Grand Héros ivre est beaucoup plus précis, puisqu'il fait référence au personnage masculin de l'histoire. Pourtant, c'est son actrice principale, Cheng Pei pei qu'est souvent associée la popularité de L'Hirondelle d'or.
Son personnage de justicière épéiste, est mis bien plus en avant que celui du Mendiant Ivre interprété par Yueh Hua (Yue Hua) dont c'était le deuxième rôle au cinéma après The Monkey Goes West (1966). Dans ce conte fantastique, l'acteur incarnait Sun Wukong, le célèbre Roi des Singes, héros du roman classique La Pérégrination Vers L'Ouest, maintes fois porté à l'écran, à la télévision et en opéra (King Hu en gardait de bons souvenirs de jeunesse, en particulier en ce qui concerne les parties martiales de ces représentations théâtrales).
Par certains aspects, le personnage Sun Wukong se rapproche de celui du Grand Héros Ivre, notamment lors d'un passage du livre où le Roi des Singes débarque au paradis en plein milieu d'un banquet sous une fausse identité (l'apparence trompeuse est un autre élément très important de L'Hirondelle d'or), et se saoule au vin avant d'engloutir un élixir d'immortalité. il n’est donc pas étonnant que King Hu ait attribué le rôle à l'acteur malgré sa jeune expérience (il avait 21 ans). Car le personnage, tel que le réalisateur l'avait imaginé, se rapprochait plus de quelqu'un de son âge a lui (35 ans).
Pour remédier à ce problème, King Hu ne se contente pas uniquement de faire porter la barbe à Yueh Hua, mais l'oblige à boire avant chaque scène pour se mettre plus aisément dans la peau du personnage. Selon Cheng Pei-pei, King Hu lui-même n'hésitait pas à boire plus que de raison durant le tournage du film et le parallèle avec le personnage du film est inévitable.
Malgré son état - apparent - d'ébriété, le héros ivre maîtrise son art (martial) à la perfection et réussit de cette manière, à tromper ses ennemis.
Si la performance de Yueh Hua est plus qu'honorable (sa voix sera néanmoins doublée par un autre acteur pour donner un côté plus imposant à son interprétation), c'est bien Cheng Pei-pei qui marque les esprits. Grâce à ce film, elle devient l'icône absolue du wu xia pian.
Or lorsque qu apparaît pour la première fois a l’écran l'Hirondelle d'or dans le film de King Hu, celle-ci porte des vêtements d’hommes. Pour le public occidental, il est évident quil s'agit d'une femme. Pour le public chinois, pas forcément.
Le réalisateur laisse planer le doute en se servant des conventions du huangmei diao et même du wu xia pian cantonais où les actrices ont l'habitude d'interpréter des personnages masculins sans que cela ne pose problème. En clair : l'habit fait le moine. C'est d’ailleurs un rôle d'homme (moustachu) qu'interprète Cheng Pei-pei en 1964 dans son premier film : The Lotus Lamp.
"King Hu était un de mes professeurs, expliquait-elle à Cannes, en 2002. Il enseignait dans l'école de formation d'acteurs créée par la Shaw Brothers. Il ne travaillait pas à plein temps à l'époque, et pratiquait beaucoup la calligraphie, il m'a repérée lorsque j'exécutais un numéro de danse chinoise et m'a trouvée très convainquante en homme !"
Plutôt que de faire appel à une véritable combattante pour le rôle de l'Hirondelle d’Or, King Hu décida donc de porter son choix sur cette ancienne ballerine tout juste âgée de 19 ans. "Je ne connaissais rien aux arts martiaux, dit elle. J'étais danseuse à la base. Ceux qui ont étudié à l'Opéra de Pékin avaient la capacité de jouer dans les films d art martiaux, moi pas. "
C'est sa grande taille par rapport aux autres postulantes et sa prestance singulière, justement héritée de son passé de danseuse, qui séduisent le metteur en scène. Dans L'Hirondelle d'or, la crédibilité de combattante de Cheng Pei-pei tient bien évidemment à sa performance de comédienne mais également à plusieurs facteurs que King Hu maîtrise pleinement. A commencer par une direction artistique extrêmement soignée (soutenue par la magnifique photographie du Japonais Tadashi Nishimoto), autant dans les scènes dialoguées où les jeux de regards et les attitudes des protagonistes sont saisis dans les moindres détails, que les scènes d'action réglées à la perfection par le spécialiste Han Ying-chieh (Han Ying-jie), qui tient également un second rôle dans le film, celui d'un bandit balafré, et deviendra un collaborateur régulier de King Hu.
Les déplacements gracieux de cette héroïne lors de ses divers affrontements contre des hordes de bandits, s'allient à un sens du rythme et du découpage parfaitement équilibré. Ce mélange détonnant réunit les diverses influences artistiques de King Hu, qui fait preuve d’un savoir-faire impressionnant en particulier dans les décors en huis-clos. D'ailleurs, l'auberge ou se déroule une des scènes les plus mémorables du film, deviendra un lieu emblématique de ses œuvres futures, dont la maîtrise visuelle atteindra son apogée avec L'Auberge du printemps (1975).
Le triomphe de L'Hirondelle d'or à travers l'Asie aurait normalement dû convaincre King Hu de continuer à travailler pour la Shaw Brothers, mais la mésentente qui régna entre le réalisateur et Run Run Shaw durant le tournage du film aura mis fin à leur brève collaboration.
La méthode de travail de King Hu, roi du perfectionnisme, était jugée trop lente et donc trop coûteuse pour la production. Run Run Shaw refusa, par exemple, d'accorder au réalisateur les dix jours de tournage demandés pour la fameuse scène de l'auberge. C'est pour ne plus avoir à subir ce genre de contraintes que King Hu décide de prendre le large et part à Taïwan (comme Li Han-hsiang, trois ans plus tôt) pour tourner en indépendant son second wu xia pian, Dragon Gate Inn - L'Auberge du Dragon (1966). Un film ou le réalisateur féminise l'héroïsme une fois de plus, en mettant au premier plan l'actrice Polly Shan Kwan (Shang Crum Ling Feng).
Le succès du film surpasse celui de L'Hirondelle d'or et réussit surtout pour la première fois à s'imposer avec force au box-office local face aux films occidentaux. Une surprise de taille pour la Shaw Brothers qui réussit néanmoins à profiter du succès du film en le distribuant à Hong Kong quelques années plus tard.
La Compagnie va alors beaucoup miser sur le genre, triomphant avec The One-Armed Swordsman (1967) de Chang Cheh qui sera un des premiers films de Hong Kong à dépasser le million de HK dollars au box-office.
Devenu le nouveau chef de file du wu xia pian "made in Shaw Brothers", le prolifique Chang Cheh fait tourner Cheng Pei-pei en 196S dans Le Retour de l'Hirondelle d'or (le titre international, Golden Swallow, reprend le nom du personnage du film de King Hu, sans pour autant en être une suite directe), dont l’approche est beaucoup plus violente et masculine que le film original de King Hu, puis dans The Flying Danger en 1969.
L'âge d’or du wu xia pian se termine au début des années 70 avec l’arrivée de Bruce Lee et du kung fu. C’est a peu près a cette période que le contrat de Cheng Pei-pei avec la Shaw Brothers s’achève, concluant la première partie de sa carrière avec le superbe Les Griffes de Jade (1971) de Ho Meng-hua.