Si, si, vous la connaissez. Enfin, il y a de grandes chances. Qui ? Cheng Pei-Pei.
En 1964, elle avait 16 ans et s'était essayée au cinéma. Mais c’est trente-cinq ans plus tard, quand le Chinois Ang Lee, faisant carrière à Hollywood, l'engage pour Tigre et Dragon que le monde entier découvre vraiment son visage... sous les traits de Jade la Hyène, la vieille femme hargneuse détenant une épée sacrée qu'elle a dérobée.
En 1966, dans L’Hirondelle d'or, l'un des plus grands classiques du cinéma d'arts martiaux, c'est elle, justement, qui se battait férocement pour récupérer un bâton tout aussi sacré. A l’époque, le héros, c'était elle, une jeune danseuse, remarquée pour son maintien et sa stature. Elle allait devenir une immense star.
Tigre et Dragon était un hommage direct à L’Hirondelle d’or et à la nouvelle vague qu’il suscita à Hongkong à la fin des années 1960 en renouvelant le genre très populaire des wu xia pian, lointaine variante de nos films de cape et d'épée.
Ce premier courant originel des films d'action, tout en aspirant au modèle hollywoodien incarné par Douglas Fairbanks, puisait son inspiration dans l'histoire de la Chine classique, dans les romans populaires (Au fil de l'eau), l'opéra de Pékin, l'imagerie issue du temple de Shaolin ou les contes fantastiques (les fantômes sont très présents et, à défaut, les humains les plus remarquables jouissent de pouvoirs extraordinaires)...
L’Hirondelle d’or parvint à utiliser ces conventions. Et à les sublimer. Notamment grâce aux trucages, qui alors se perfectionnaient. Mais ce que comprit d'instinct le metteur en scène, le jeune King Hu, c'est que les rebondissements attendus d'un tel spectacle pouvaient aussi être le moyen de provoquer une véritable surprise... sur la forme.
D'abord graphiste et décorateur, King Hu pratique une surenchère, non de la violence mais de la subtilité. Ainsi, pratiquement tous les combats de L'Hirondelle d’or se déroulent dans le silence. Pas de musique pour guider vos émotions. Mais le fracas tranchant des épées, le froissement des étoffes et une tension terrible tant chaque bruissement de cil peut être l’indice d'une attaque imminente... Une façon nouvelle de plonger le spectateur au cœur de l'action. D'autant que chez King Hu, les forces du récit dépassent toujours la simple anecdote (habituellement : vengeance, révolte, initiation) ; l'histoire du pays va de pair avec la philosophie, et il est moins question de se défendre que de préserver l'honneur d'une école de pensée, une religion, un art (de vivre).
Découvert en Occident en 1975, grâce au festival de Cannes, King Hu, reconnu dix ans plus tard comme un maître, fut d'une certaine façon le double spiritualiste d'un autre grand cinéaste des arts martiaux, Chang Cheh (La Rage du tigre) - plus attiré, lui, par la matérialité des corps.
Dans le combat, pour King Hu, plus que la force, c'est le mouvement que dessine le geste qui importe. Sa beauté plastique. Une quête de l'harmonie, qui passe par le rétablissement de la vérité et de la justice, mais que le cinéaste cherche à exprimer d'abord par l'image (comme celle de l'échiquier, son symbole préféré, qui résume les mouvements de ia vie). Faire sentir la force qui émane des lieux : auberges, monastères... mais aussi le huis clos naturel d'une forêt aux hautes grilles végétales...
Tout, chez King Hu, doit mener à la rêverie, à la réflexion et au dépassement de l'être humain. Ce n’est pas un hasard si son chef-d’œuvre a ce drôle de titre, intrigant mais explicite : A Touch of Zen.
Philippe Piazzo
