A la différence, par exemple, de Tango, Flamenco Flamenco ne s’appuie par sur une histoire de fiction, pourquoi ce choix ?
C’était un parti pris depuis le début : introduire devant la caméra autre chose que la beauté de la musique et de la danse m’aurait paru une trahison à la pureté de cet art !
Sur quoi vous êtes-vous alors appuyé pour construire le scénario ?
Nous avons utilisé avec Isidro Muñoz deux éléments narratifs originaux : un voyage au coeur de la vie du flamenco, et la lumière.
On parcourt à travers la musique le cycle de la vie d’un homme : on commence avec la naissance (nana flamenca) dans la lumière puissante de l’après-midi ; l’enfance (les influences andalouse et pakistanaise des origines), dans les tons jaunes des soleils couchants ; l’adolescence dans la lumière du crépuscule et avec les palos (un genre de flamenco) les tons les plus vifs et solides. Et progressivement, nous entrons dans l’âge adulte (le chant sérieux), dans les bleus intenses, les indigos, les violets. La zone de la “mort” (j’entends par là un espace de sérieux, d’inviolabilité et de recueillement), est pratiquement en noir et blanc, tirant vers le vert de l’espérance qui nous guide vers une nouvelle renaissance basée sur les propositions d’avenir que les jeunes interprètes nous proposent. Ces éléments narratifs sont la base du scénario musical et, bien qu’ils ne seront probablement pas perçus directement par le spectateur, je suis sûr qu’ils l’imprègneront et l’aideront à évoluer dans le parcoursmusical que nous voulons lui offrir.
Vous avez travaillé avec de nombreux acteurs professionnels, est-ce plus difficile avec des artistes de flamenco ?
Pour moi, c’était bien plus facile de travailler avec des artistes de flamenco. Ils sont prêts à tout donner pour montrer ce qu’ils savent faire.
Quel artiste, parmi ceux que l’on voit dans le film, vous a le plus impressionné ?
Farruquito, en particulier, parce que je ne le connaissais pas et j’ai vu qu’il faisait ce qu’il voulait, son style m’a paru exceptionnel. Mais tous les artistes du film m’ont plu. Au chant, José Mercé est une merveille, c’est la référence, il marquera l’histoire du flamenco. Israel Galván aussi a été une grande surprise pour moi, je ne le connaissais pas non plus.
Vous avez laissé les artistes improviser ?
Dans la limite du temps imparti, et du thème assigné, ils ont eu une liberté totale. Concernant la danse, les performances en groupe sont extrêmement préparées, mais quand les danseurs sont seuls, ils improvisent. Je suis moi-même parfois surpris en les filmant, je dois faire de grands changements de caméra car les mouvements sont surprenants. Dans le cas de Farruquito, je crois qu’il n’avait aucune idée de ce qu’il allait faire, mais il en est sorti quelque chose de merveilleux.
Comment s’est passé le tournage ?
On a tout tourné avec deux caméras numériques. Nous avons d’abord enregistré le son de tous les numéros, en cas de problème, sauf pour les chants, qui devaient toujours être en son direct. Pendant toute ma carrière j’ai pris l’habitude d’utiliser peu de pellicule, pour des raisons économiques évidentes ! Lors des tournages, je fais donc très peu de prises. Il y en a deux ou trois, pas plus. Il y a beaucoup de répétitions avant, alors une fois la caméra en marche, les artistes sont fin prêts.
Quelle différence y a-t-il entre Flamenco, tourné en 1995, et ce Flamenco Flamenco ?
La différence, c’est l’évolution très intéressante depuis quinze ans, surtout dans la danse. Les temps ont changé et les danseurs se sont libérés de leur carcan. Farruquito ou Rocío Molina, pour ne parler que d’eux, font actuellement preuve d’une grande liberté et intègrent de nouveaux pas, plus proches de la danse contemporaine. Israel Galván est l’exemple le plus flagrant : il intègre des danses japonaises et orientales, du nord de l’Inde. Tout cela est très intéressant.
Vous vous considérez maintenant comme un expert du flamenco ?
Non. Je me considère simplement comme un amateur avec une bonne oreille, mais c’est tout. C’est pour cette raison que j’ai des assistants, à qui j’ai fait confiance au moment de sélectionner les artistes pour ce film. Je suis fasciné par l’art, en particulier par la musique. Les professionnels travaillent sans relâche pour approcher la perfection. C’est ce qui me fascine : la perfection.
Et vous voyez-vous comme un ambassadeur du flamenco, grâce à la diffusion de vos films à travers le monde ?
J’aimerais penser que les films que je réalise sur le flamenco ou le tango servent de vitrine à ces manifestations artistiques. Surtout dans le cas du flamenco, qui a besoin de cette promotion même si, à mon avis, cette promotion serait plus utile en Espagne que dans le reste du monde.
Pourquoi ?
Parce qu’en Espagne, il y a encore beaucoup de gens qui n’aiment pas le flamenco, ou qui ont des réticences par rapport à cet art. Je suis fatigué d’entendre tant de personnes me dire, après avoir vu mes films sur le flamenco, que le spectacle leur a plu et qu’ils ne savaient pas que c’était ça, le flamenco. Selon moi, le problème est que les numéros, dans les grandes manifestations, sont trop longs : beaucoup finissent par s’ennuyer et avoir une piètre opinion du flamenco. C’est pour cette raison que, sauf exception, les numéros dans le film durent au maximum quatre minutes. Au-delà, on se répète et on fatigue le public.
Comment vous est venue cette idée de mise en scène si théâtrale, ces tableaux de peintres andalous ?
Cette idée de mise en scène était déjà présente d’une certaine manière dans Don Giovanni et Goya. Nous l’avons adaptée à chacun des palos, parfois de jour, parfois de nuit, et nous avons décidé de terminer avec une bulería, qui est une espèce de bouquet final de l’ensemble du flamenco.
Pourquoi pensez-vous qu’il y ait tant de méfiance vis-à-vis de la fusion, dans le flamenco ?
La fusion est un concept assez largement rejeté, mais je pense que le flamenco vient précisément du mélange des genres. Le flamenco est un miracle qui a beaucoup de parents. Il se passe la même chose avec le jazz. Arrivent deux noirs, deux blancs et deux métisses, et c’est parti. Et que dire des sevillanas ?! Tout cela vient de beaucoup de choses, des manchegas, des jotas (danses traditionnelles espagnoles). J’aimerais beaucoup faire une enquête sur le flamenco pratiqué en dehors des villes, surtout en ce qui concerne la danse, qui évolue plus que tout.
La majorité des gens identifie flamenco et monde gitan, comme si c'était la même chose. La réalité est-elle aussi simple ?
Il est évident que les gitans ont une grande influence mais il y a dans le flamenco de nombreuses choses qui ne font à la base pas partie de la culture gitane et que ceux-ci se sont appropriées. J’ai vu en Roumanie ou en Hongrie des gitans chanter et danser, et cela n’avait rien à voir avec ce qui se fait ici. Ils n’ont pas suivi l’histoire du flamenco tel qu’on le connaît.
Les films Flamenco ou Sevillanas vous satisfont-ils plus que vos films de fiction ?
C’est complètement différent. Ce qui est certain, c’est qu’avec ce type de films je travaille moins et les autres travaillent plus. Je ne peux pas corriger ces artistes ou leur dire qu’ils font mal telle ou telle chose, qu’ils pourraient faire mieux telle autre, parce que je n’en ai pas la capacité et parce que ce sont les meilleurs artistes au monde dans leur catégorie. En revanche, si j’écris le scénario et dirige la mise en scène, je suis obligé d’intervenir, en disant à l’acteur comment jouer une scène que j’ai imaginée, et cela demande bien entendu plus de travail.