Le film La Source est tiré d'une ballade du Moyen Age intitulée La Fille de Tore à Vânge. Le sujet qui revient dans de nombreux récits en vers et en prose est d'origine romane, mais c'est sur le sol nordique qu'il acquit son véritable caractère de légende et devint lié au jaillissement d'une source et à la construction d'une église.

La jeune vierge Karin, qui se rendait à l'église pour les matines, est violée en route et mise à mort par trois rôdeurs des bois. Sa pureté virginale est confirmée par un miracle : une source jaillit du sol à l'endroit même où elle a trouvé la mort.

Auprès de cette source, son père fait le vœu de bâtir une église pour expier le péché de vengeance auquel l'a poussé le meurtre de sa fille. Ces enjolivements de la légende amplifient et approfondissent donc le sujet. Au drame original de violence et de vengeance s'ajoute un contexte chrétien où le besoin d'expiation et la certitude de la miséricorde divine forment le message essentiel de la ballade.

Une source qu'une tradition tenace rattache à cette ballade, se trouve encore de nos jours dans le cimetière qui entoure l'église de la paroisse de Kärna, en Ostrogothie. C'est là que les paysans avaient coutume de s'assembler vers la Saint-Jean quand « aux arbres perçait la feuillée », pour y boire l'eau de la source qui était supposée posséder des vertus curatives et déposer leurs offrandes dans un tronc spécial placé à cet effet. Ils y dansaient aussi au chant de la ballade.

Par sa construction, la ballade est fortement dramatique et remarquablement claire et forme une base excellente pour un « mystère » du Moyen Age. Les différents épisodes contrastent nettement l'un avec l'autre et se groupent de façon naturelle en actes. Ces actes ne dégagent pas seulement une certaine atmosphère et ne racontent pas seulement une histoire, ils ont un but chrétien bien défini.

Le réalisme nu et d'une grossièreté médiévale des scènes de viol et de meurtre est compensé et justifié par la claire représentation de l'intention expiatoire et purificatrice. L'auteur inconnu de la ballade n'a pas fardé la vérité ni dans un sens ni dans l'autre. Il est évident que dans sa version nordique, la ballade a dû avoir une portée profonde et grave.

Dans la mesure du possible, le film s'est efforcé de suivre le récit d'origine de la ballade et de conserver sa clarté à la fois cruelle et belle, sa compréhension rigoureuse de la vie humaine et son message chrétien. Or la ballade ne comporte que deux pages de texte imprimé et sa concision même exclut la possibilité de toute description de caractères ou de motifs psycho­logiques. Le film, par contre, doit nécessairement rendre l'histoire de la jeune Karin et de ses parents compréhen­sible et vraisemblable en ce qui concerne la suite des événements, la psychologie et le milieu.

Il sembla pour­tant impossible de rendre de façon pleinement réaliste les normes et la façon de penser d'une époque aussi lointaine et de les faire admettre par nos contemporains. Il devint donc essentiel de trouver un dénominateur commun aussi grand que possible et, autour de ce der­nier, de construire le film de façon, tout à la fois, à conserver la légende et à la rendre acceptable. Pour cela, il s'avéra inévitable d'ajouter certains détails.

Pour réaliser cette intention on suivit, dans l'ensemble, une ligne de tension qui, bien qu'elle n'apparaisse pas dans la ballade, est justifiée par sa situation dans le temps : la tension existant à cette époque entre le paganisme et la religion chrétienne.

Assurément la Suède, depuis plusieurs siècles, était officiellement convertie au christianisme, mais en secret on y vénérait toujours les anciens dieux et, dans les; campagnes, derrière les portes closes, on leur offrait un peu partout des sacrifices. Il est donc tout naturel que la sombre sœur adoptive de Karin s'adresse à l'ancien dieu Odin dans sa haine envers sa sœur, mieux lotie qu'elle. Elle invoque le dieu dans les vieux termes rituels et voue Karin à son pouvoir maléfique. Le crapaud que, dans un moment de haine, elle fait cuire dans le pain que sa sœur emportera comme viatique, est, psychologique­ment parlant, un symbole de ses mauvaises intentions, mais il symbolise aussi, par tradition, la Mort et le Diable.

Le vieil homme au bord du torrent est l'un des der­niers païens qui sacrifient ouvertement à Odin et les restes racornis qu'il montre à la sœur adoptive sont les vestiges de son dernier sacrifice. Son intention est de la fortifier dans ses noirs desseins, mais elle, au contraire, fuit avec épouvante, croyant voir en cette rencontre l'acceptation de son invocation.

La tension entre le christianisme et le paganisme apparait également dans les détails. On peut comparer les sièges des deux; hommes : celui du vieux païen tout couvert d'idoles et de signes magiques, celui du père, haut comme une chaire et orné de deux images de saints. La fureur vengeresse du père a également ses racines dans le paganisme. Il s'y livre de façon toute naturelle et sans un moment d'hésitation, avec le soutien total de sa femme. Le bain qu'il se fait préparer avant l'acte de vengeance n'a, certes, aucun fond rituel, mais comme symbole de son désir de purification avant la vengeance comme avant un sacrifice, il se rattache à la fois à des traditions païennes et chrétiennes.

L'idée de transformer en film une ballade de ce genre peut donner lieu à bien des objections et à des diver­gences d'opinion, et ceci s'applique également à la façon dont cette transformation a été faite. Le motif fondamental de ceux qui se sont adonnés à cette tâche difficile et merveilleuse, parce qu'ils ont été saisis et secoués par le sens profond de la ballade, a été l'espoir qu'elle pourrait parler à l'esprit des hommes d'aujour­d'hui, comme elle parla à l'esprit de ceux du Moyen Age.

Ulla ISAKSSON.