Marketa Lazarovâ (1967) de Frantisek Vlâcil, né en 1924, est certainement le film le plus complexe et le sommet de l'art de l'adaptation des années 1960. Ce film de plus de deux heures s'appuie sur un des joyaux de la littérature tchèque du xxe siècle, signé de Vladislav Vancura et publié en 1931. Le roman abonde en descriptions poétiques et en métaphores originales qui n'ont rien d'artificiel ou de surajouté. Le langage métaphorique est un élément polyfonctionnel du récit qui, en plus de sa valeur poétique, fait partie intégrante du sujet du roman. Vladislav Vancura a dit, en commentant son œuvre, qu'il voulait construire, avec ce roman d'amour et d'aventure situé au Moyen Age, une barrière à la « charmante complexité de la littérature contemporaine », qui, avec ses études psychologiques envahissantes et ses analyses hyperdétaillées, mène à l'effritement du récit et à la dissolution des personnages eux-mêmes. Vancura va plus loin, il abolit la position classique de l'écrivain vis-à-vis de l'Histoire, oublie les thèses et les clichés préétablis qui obligeaient à considérer l'Histoire comme un processus dynamique, infini, un énorme fleuve capable d'engloutir ou de porter la volonté des individus, en réalisant leur destin.
Vlâcil et son coscénariste Frantisek Pavlicek, lui-même dramaturge, ont ajouté quelques motifs au thème central de Marketa Lazarovâ (La Sonate paradisiaque, Straba). Ils ont puisé dans un autre livre de Vancura, Obrazy z dëjin nâroda ceského(Tableaux de l'histoire de la nation tchèque) pour trouver d'autres personnages - Bernard, le moine vagabond... Ils ont également accentué le côté monumental du récit et son côté fresque moyen-âgeuse, alors qu'ils ont escamoté les côtés gais et pleins d'humour du roman. Ils ont transposé l'histoire dans le haut Moyen-Âge, au début du XIIsiècle (c'est le XIIIchez Vancura), au moment où le christianisme naissant affrontait violemment le paganisme. L'atmosphère du film est rude et dépouillée. Il ne s'agit pas de la simple adaptation d'une œuvre littéraire, il s'agit, à partir des données de la littérature, de créer une œuvre originale, parfaitement autonome. Tout en respectant absolument les intentions de l'œuvre originale, la Marketa Lazarovâ du film, plus abrupte, plus rude et plus crue est bien plus proche des racines de l'humanité que la Marketa Lazarovâ du roman.
Le langage cinématographique de ce film a une dimension poétique importante ; les auteurs ont su trouver un style tout à fait conforme à celui du livre. Longtemps, on a considéré le roman comme infilmable, puisque particulièrement riche en métaphores, avec une pureté d'écriture constituante du récit. Le fil conducteur du roman est un narrateur, celui qui sait, omniprésent, et qui raconte des événements comme s'ils se déroulaient là, devant lui. Il est seul à décider de ce qu'il faut décrire, de ce qu'il faut mettre en relief ou, au contraire, de ce qu'il faut raccourcir, et de ce qu'on va omettre. Et c'est lui qui emploie ces métaphores fortes et expressives qui, plus qu'un simple ornement, bâtissent leurs thèmes indépendants. Vlâcil a choisi plusieurs solutions pour sauvegarder ces qualités. Il a remplacé le regard subjectif du narrateur par le regard subjectif de toute une série de personnages. Différentes situations sont vues par celui qui se trouve au cœur des événements, et le récit raconte au spectateur le destin de ses protagonistes d'une manière fragmentaire. On apprend beaucoup à partir des souvenirs de ceux dont la réalité est habituellement déformée par leur propre vécu, et les détails sont arrachés au contexte jusqu'aux limites de la compréhension. Finalement, le monde de nos ancêtres, et en particulier leur monde spirituel, est exprimé par des visions qui interviennent sans répit dans la structure cinématographique. La composition linéaire traditionnelle est remplacée par la mise en place de nombreux changements de point de vue, et leur présentation en plans multiples, ralliés verticalement.
Le caractère subjectif du récit filmique intervient aussi dans le domaine du son, mixé parfois avec plus de quatorze pistes. Le son est porteur de sens, souvent en contrepoint de l'image ; il est très dynamique et suit les mouvements nerveux de la caméra, des zooms avant associés à des plans panoramiques lents, des angles originaux, des gros plans extrêmes, l'ensemble dans toute les nuances de noir et de blanc. Ces moyens renforcent la poésie du film, amplifiée encore par l'esthétisme sophistiqué de chaque plan. On dépasse largement le simple sens de la « vue », chaque plan, au travers de tout le film, contribue à susciter un bouleversement émotionnel.
Marketa Lazarovâ (élu meilleur film de toute l'histoire du cinéma tchèque, par des critiques nationaux, au festival international du film de Karlovy Vary, en 1994) n'est pas uniquement le fruit du talent exceptionnel de son réalisateur. Il témoigne de l'existence de rapports extraordinairement perfectionnés entre la littérature et le film, dans les années 1960. Pour la première fois, des cinéastes tchèques ont cherché le rapprochement spirituel avec l'écrivain, et non pas une construction de récit tout fait, composé d'intrigues attractives. Si les cinéastes prennent leur inspiration chez l'écrivain, c'est pour mieux exprimer les idées qui leur tiennent à cœur, leur position éthique par rapport aux dilemmes de l'homme et de la société d'aujourd'hui. On peut considérer leurs œuvres comme des films d'auteur, même s'ils sont basés sur des œuvres littéraires.
Bien sûr, tous les films de cette décennie, et ceux inspirés par la littérature n'atteignent pas ce niveau. Il est surprenant de constater que beaucoup d'entre eux ont passé l'épreuve du temps. Tous témoignent, avec la même intensité, que la profondeur des idées des écrivains et des cinéastes de l'époque était à l'ordre du jour.