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Dans ce roman, l'auteur se tourne pour la première fois vers un sujet historique, domaine qu'il abordera de nouveau au seuil de l'occupation allemande dans ses Tableaux de l'histoire du peuple tchèque inachevés. S'inspirant de sources historiques (en l'occurrence la chronique familiale des hobereaux Vancura de ehnice), Marketa Lazarova n'est toutefois par un roman historique à proprement parler ou, plus exactement, s'écarte du type classique de la prose historique, aussi bien par l'approche du sujet que par la conception du genre.
En effet, tandis que le roman historique classique s'inspire généralement des travaux d'historiens, relatant les moments cruciaux ou les grandes époques qui ont marqué l'histoire de la nation, Vancura choisit un événement local, pour ainsi dire épisodique, qui eut lieu en plein Moyen Age - période que l'auteur ressentait comme intrinsèquement épique.
Ses héros ne sont ni des chevaliers ni des souverains, mais des personnages situés en marge de la grande histoire et, en fait, hors de l’ordre établi - membres de deux familles de brigands rivales. Même le moment n'est daté dans le roman qu'en termes généraux et flous, et, au cœur de l'action, ce ne sont pas des événements de portée historique, mais des aventures purement personnelles, amoureuses, que l'on trouve.
Parallèlement à l'histoire d'amour de Mikolas et de Marketa Lazarovâ, jeune fille déchirée entre son bonheur charnel et la conscience de son devoir religieux, se déroule l'idylle entre le jeune comte allemand Kristian et la sauvageonne Alexandra. Les combats et la défaite finale des brigands forment une sorte de toile de fond de ces deux histoires d'amour, dont les nombreuses péripéties permettent de mieux appréhender le caractère des personnages, leurs sentiments et conflits intérieurs.
Vancura s'était tourné vers le Moyen Âge surtout parce que cette époque lui suggérait, outre l'image de la geste héroïque et des conflits exacerbés, également celle d'une vie gorgée de passions chez des gens au sang généreux. Ses brigands l'intéressent moins en tant que représentants d'une classe sociale décriée à l'époque en question, que plutôt parce qu’ils sont porteurs de certaines valeurs et qualités, sentiments forts qui contrastent avec la susceptibilité maladive, l'aridité du cœur et les embarras de l’homme actuel que décrit et analyse le roman psychologique moderne. Sa Marketa Lazarovâ entre en polémique avec la société bourgeoise contemporaine et sa littérature - polémique parfois explicite mais surtout implicite, contenue dans la forme même et les procédés romanesques.
Le lecteur de Marketa Lazarovâ aura vite remarqué que cette œuvre est construite sur le schéma du roman d'aventures. L'auteur y exploite en effet à fond bon nombre de motifs typiques de ce genre littéraire (enlèvement, coup de foudre, séparation des amants, errance et retrouvailles), mais sans les subordonner aux caprices d'un hasard externe; autrement dit, il ne les emploie pas comme éléments constitutifs de la fiction afin d'augmenter la tension Dramatique, mais s'en sert plutôt pour mettre en scène, par leur truchement, la confrontation des caractères humains avec la réalité.
Deux histoires d'amour s'y opposent l'une à l'autre : le premier couple, composé des deux fortes personnalités de Mikolas et Marketa, à qui l'amour apporte du réconfort et un sens à l'existence - et le second, qui réunit deux êtres nullement faits l'un pour l'autre, la fille des brigands et le comte allemand hyper-sensible, que l'amour précipitera tous deux à leur perte. Le principe du contrepoint s'affirme aussi dans la distribution et la fonction des rôles respectifs au cours de l'action.
Le personnage de Mikolas donne l'impression d'un bloc de pierre à peine dégrossi (sur lui, on apprend seulement que c'est un homme commandé par les sens et l'instinct) et la description de sa sœur Alexandra, sorte d'amazone sauvage devenue amante délaissée et ivre de vengeance, reste elle aussi relativement parcimonieuse (à la façon dont sont traités les héros des sagas ou chansons de geste). En revanche, Kristian et Marketa n'ont pas le caractère monolithique et univoque de leurs partenaires respectifs, ce sont des personnages réellement romanesques, tels que les conçoivent Mikhaïl Bakhtine ou Milan Kundera ; le roman devient le drame de leurs conflits intérieurs qui naissent avant tout de leur profond déchirement.
Vancura accentue encore cet élément en formant ses couples d'un rude brigand et d'une vierge promise à Dieu, puis d'un Kristian « aux mains blanches » et d'une sauvageonne, qu'il lie ensemble de telle façon que leur union ne puisse être que conflictuelle - sans estimer cependant nécessaire d'expliquer pourquoi de tendres sentiments étaient nés entre Kristian et Alexandra, ni pourquoi Marketa était liée à Mikolas par l'amour, et non par la haine.
De fait, dans Marketa Lazarovâ, l'histoire des brigands se transforme en roman d'amour, dont le vrai sens ne réside cependant pas dans l'histoire elle-même ; il ne procède pas directement d'elle mais de la manière dont elle est présentée, c'est-à-dire de l'acte de narration. Le personnage du narrateur, sa conception spécifique qui renoue surtout avec la tradition des récits de la Renaissance et du préromantisme (François Rabelais, Laurence Sterne), est le procédé essentiel qu'utilisé Vancura pour transformer et actualiser de façon originale le roman historique et d'aventures, et qui forme en même temps un lien entre Marketa Lazarovâ et les autres œuvres de l'auteur.
Dans Marketa Lazarovâ, le personnage du narrateur s'impose d'emblée, à la fois par un certain cachet d'originalité dans l'expression verbale et - ce qui est même plus important - parce qu'il apparaît tout à fait ouvertement comme le coauteur de l'action du roman. A la différence du narrateur balzacien qui s'efface derrière l'intrigue, les événements et leurs héros pour ne devenir qu'une sorte de témoin objectif des scènes qu'il relate, le narrateur de Vancura entre au cœur de l'action, commente le déroulement des événements, prend position - tantôt ironique, tantôt compatissante - face à ses personnages ; il va jusqu'à entamer le dialogue avec le lecteur afin de lui laisser sentir le caractère fictif de l'histoire en même temps que sa portée actuelle.
Procédés déjà familiers au monde littéraire européen depuis Jacques le Fataliste de Diderot ou Tristram Shandy de Sterne et qu'a su exploiter avec un art consommé, au xxe siècle, le roman dit auto-réflexif ou autothématique (Les Faux-Monnayeurs de Gide, Les Horreurs de l'amour de Dutourd, La Maîtresse du lieutenant français de Fowles, Lorsque le voyageur, une nuit d'hiver... de Calvino), auquel Marketa Lazarovâ s'apparente par certains traits. [...]
La linéarité du récit, que nous rencontrons d'habitude dans le roman réaliste traditionnel, se trouve brisée dans Marketa Lazarovâ, à l'instar de beaucoup d'autres romans modernes : le même épisode est relaté dans plusieurs passages du texte sous un angle différent. Le narrateur utilise volontiers le présent (tendance qui se généralise d'ailleurs dans la prose moderne) pour styliser l'action de manière qu'elle paraisse se dérouler non seulement sous ses yeux, mais aussi sous ceux du lecteur au moment où il se plonge dans le livre.
Cette mise au présent, qui va de pair avec de fréquentes interversions stylistiques et sémantiques, s'accompagne dans le corps du texte de retournements lexicaux et syntaxiques, ainsi que de glissements dans les catégories de temps, de mode et d'aspect du verbe (en français, cette dernière catégorie s'exprime surtout par l'utilisation du passé simple ou de l'imparfait). Tout cela dynamise de l'intérieur et l'écriture et le récit lui-même.
L'un des procédés caractéristiques du narrateur est le glissement du passé simple vers le présent ou vers une sorte particulière du futur. Dans le même alinéa, voire la même phrase, on assiste aux mutations des modes du verbe, ainsi qu'à de brusques changements du sujet de la phrase (« II prépare à la hâte son baluchon, mais déjà les flammes lèchent le toit, sauvez-vous avant qu'il ne s'écroule »).
Grâce à tous ces moyens et procédés, le narrateur dynamise son discours où, sur le plan stylistique et grammatical, une autre « action » dramatique semble se dérouler - qui joue dans ce roman un rôle au moins aussi important, sinon plus, que le récit de l'histoire des brigands. Cette deuxième action naît en fait au cours du processus de narration, dans l'acte de discours.
Dans Marketa Lazarovâ, tout comme dans certains autres romans de Vancura, le narrateur intervient comme un souverain créateur et désagrégateur du monde épique. Et maintenant, messeigneurs et gentes dames, je vous pose la question : cette histoire médiévale des grandes forêts de Bohême que vous venez de terminer, ou que vous vous apprêtez à lire, n'est-elle pas un joyau exemplaire de l'art magique du roman ?
Daniela Hodrova.