[...]
En 1959, vous réalisez La Colombe blanche.
Ce fut en fait une situation plutôt désagréable. Il est sorti en même temps que deux autres films très intéressants : Monsieur Principe Supérieur de Krejcik et Roméo, Juliette et les Ténèbres de Weiss. Le studio proposa ces trois films au festival de Venise et le directeur du festival sélectionna La Colombe Blanche. Quand la gauche italienne entreprit d’attaquer le festival et son administration, cette sélection fut l’un des arguments qu’elle utilisa dans cette contestation, disant que l’administration avait préféré une fantaisie « apolitique » aux deux autres films que j’ai mentionnés. Autant dire que ça a placé notre délégation sous un jour étrange. La presse de droite soutint le film alors que la presse de gauche - bien qu’elle ne condamna pas catégoriquement La Colombe Blanche - continua...
En fin de compte, ça a fait tellement de publicité pour le film qu’il se vend toujours plutôt bien. Cependant, personnellement, cet aspect des choses ne m’intéresse que très peu. Je ne voyais pas le film comme une fantaisie : dans mon esprit, il exprimait une idée claire, humaniste, dans un langage entièrement compréhensible.
[...]
Depuis vous n’avez fait pratiquement rien d’autre que des films historiques, en costume.
Ce n’était pas mon intention ; c’est plus ou moins un hasard : Le Piège du Diable, Marketa, La vallée des abeilles... Avec Marketa, il s’agissait avant tout d’une chose : témoigner sur les gens d’il y a six, sept cents ans, comme s’ils étaient nos contemporains. Chaque fois que je visionne un film historique, j’ai toujours le sentiment de regarder des gens de mon époque déguisés avec des costumes. Je souhaitais les comprendre, voir leurs vies à travers leurs yeux, leurs sentiments, leurs désirs - en bref, je voulais me retrouver sept siècles en arrière.
Et dans Le Piège du Diable, j’étais également rattrapé par l’idée de cette lutte contre le dogmatisme et l’obscurantisme. Malheureusement, nous n’avons pas réussi à renforcer cette idée-là comme cela aurait dû être fait ; mais il est rare de trouver un matériau de cette excellence.
Dans Marketa, il était aussi question de la survie de certains mythes caractéristiques d’un certain stade de l’évolution de l’humanité. Il y avait beaucoup de belles choses dans ce passé, sans nier le fait que le Christianisme représente une phase plus progressiste. Cependant, en étant placé en première ligne, certains de ses traits négatifs ont été très vite grossis. Mais ce n’est pas seulement vrai dans l’Histoire, n’est-ce pas ? Peut-être que le réel intérêt de l’Histoire demeure dans le fait qu’il est plus aisé pour quelqu’un de s’orienter dans le passé que dans le présent. Marketa était présent en moi depuis mon adolescence. Et puis quelqu’un m’a dit que ça ne pourrait jamais se faire. C’est exactement l’élan dont j’avais besoin.
Lier l’Histoire au présent, l’Histoire telle une boussole...
Ne vous semble-t-il pas que les nouveaux principes sociaux qu’ils ont essayé d’établir dans ce monde ces cinquante dernières années sont basés sur des dogmes et un mysticisme similaires à ceux du Christianisme ? La similitude est frappante. Récemment je me suis fait la réflexion que la pensée socialiste s’est en fait arrêtée dans son développement et s’est transformée en une religion au sein de laquelle les dogmes et les principes sont intouchables. Si vous vous y attaquez, alors vous êtes un hérétique. Le matériau historique dans mes films me fait prendre conscience que c’est un bien meilleur moyen pour révéler les problèmes contemporains. Peut-être que mes connaissances en histoire de l’art jouent un certain rôle ici. Vous ne pouvez pas parler de peinture non plus sans un regard rétrospectif qui ne se base pas sur ce qui se passe autour de vous au moment où vous le faites.
Le réalisme historique dans vos films frôle le naturalisme.
C’est la même chose, encore et toujours. Ce qui m’intéresse, ce sont les personnages historiques qui ont vécu, agi, eu des sentiments à une certaine époque - en comparaison avec les films en costume où j’ai toujours l’impression que la majorité du budget est allé dans les vêtements, et parfois dans des vêtements de la mauvaise époque d’ailleurs. Ils recherchent les apparences de l’Histoire plutôt que l’Histoire elle-même.
D’un autre côté, ce que j’essaie de faire, c’est dépeindre les époques de façon à ce que le spectateur puisse vraiment être transporté des années en arrière. La principale difficulté survient lorsque l’on analyse et tente de reproduire en soi-même le système de pensée des gens de l’époque, si différent d’aujourd’hui, et d’exprimer l’esprit d’une période avec la même intensité que l’on retrouve dans les documentaires contemporains. C’est assez compliqué et ceux qui s’y attèlent endurent généralement de nombreuses difficultés.
En travaillant sur Marketa, je ne me suis pas entièrement dévoué à étudier l’Histoire ; que je connaissais déjà. Je me sentais plus impliqué dans la recherche de matériaux - picturaux et littéraires - sur des groupes de personnes vivant encore comme au Moyen Âge, et même certains comme à l’âge de pierre - des tribus australiennes encore très sauvages, quelques groupes de personnes au Brésil. C’est là que j’ai trouvé des analogies avec le monde de ces gens dont moi, je voulais parler. Bien sûr, j’étais très intéressé par certains aspects sociologiques, l’utilisation d’outils et d’instruments, etc.
J’ai même découvert des analogies qui m’ont aidé à exprimer le passé, comme la façon dont les primitifs de notre époque adaptent le Christianisme à leur propre image (de ce point de vue, j’étais particulièrement intéressé par le film de Marcel Camus autrefois très connu, Orfeu Negro), ou la construction par des sectes d’autels sur lesquels on pouvait voir la Vierge Marie côtoyant d’autres symboles et dessins, ce qui transformait un autel chrétien en un lieu de sacrifice païen.
C’est un fait bien connu, cette intégration des mythes et de la liturgie chrétienne dans les religions primitives, et vice-versa. Je me suis également rendu compte que, bien que le monde en ces temps-là nous apparaisse aujourd’hui comme très brutal sous bien des aspects, la mentalité des gens à cette époque était en fait bien moins sophistiquée dans sa brutalité que ne l’est la mentalité de l’homme moderne.
Excepté cela, la période dans laquelle se situe Marketa Lazarovâ est globalement un vide historique. Il y a très peu d’informations fiables concernant la mentalité et la vie des gens au douzième siècle. Des historiens nous ont dit, une fois le film terminé, que nous avions réussi à reconstituer l’époque très fidèlement, sans relater les faits de manière trop documentaire justement. Tout cela demanda beaucoup d’efforts - et d’argent aussi. Chaque détail, en commençant par les clous, a été fait spécialement pour le film.
J’avais fait fabriquer la plupart des accessoires - outils, armes, etc. - non pas avec des méthodes modernes mais de la façon dont ils étaient très certainement confectionnés à l’époque. Il y avait aussi quelques aspects très intéressants qui nous ont marqué comme la façon dont les gens conservaient la nourriture. Le sel étant rare et cher, ils ne pouvaient pas procéder à la salaison de leur viande. Ils la découpaient en petit morceaux, en faisaient des boulettes avec du saindoux, et les plaçaient dans des endroits secs et bien aérés.
J’ai d’ailleurs appris qu’il y a encore peu de temps, la même méthode était utilisée à l’est de la Slovaquie. J’ai demandé si ça avait bon goût et l’on m’a répondu que oui. Quant à l’odeur, on m’a dit qu’en effet ça sentait horriblement mauvais ; mais au moins ce n’était pas trop appétissant et ne se consommait donc pas trop vite.
Ce que vous décrivez concerne les coutumes et la manière de vivre de l’époque. Mais comment est-ce que les manières de penser ont évolué au fil des siècles ?
Les gens agissaient de manière bien plus instinctive, et par conséquent plus cohérente. Si quelqu’un se mettait en tête de faire quelque chose, il le faisait. La seule émotion qu’ils devaient contrôler était la peur qui exerçait une forte pression sur eux, surtout la nuit. C’est pourquoi des coutumes païennes sont restées ancrées chez l’homme pendant si longtemps. Les mythes païens étaient parfaits pour donner une explication à toutes les choses que l’homme ne pouvait pas expliquer rationnellement. La musique trouve aussi ses racines quelque part là-dedans - dans l’imaginaire païen lié d’une certaine manière à l’obscurité de la nuit.
Vous avez dit que quelqu’un qui s’attaque à un projet de ce type doit prendre beaucoup sur soi, endurer des épreuves.
Lorsque je réfléchissais au scénario - bien plus à ce moment-là que lors du tournage - ce qui m’épuisait complètement était de me concentrer sur la création d’une image réelle, véridique, de cette époque. Cela impliquait de m’extraire de tout ce qui m’entourait. Mais ce n’est pas facile de se débarrasser de la période dans laquelle on vit. On doit entrer dans ce moment de l’Histoire, oublier nos soucis, ceux qui nous ramènent dans le présent.
[...]
Interview de Antonin Liehm.