Avez-vous conçu votre film comme une comédie, une féérie, un ballet ou même un opéra ?

Justement, tout cela à la fois, mais c’est avant tout une sorte de conte philosophique utile à notre temps. Je voudrais dire que le men­songe, l’hypocrisie, rongent le monde et le ruinent. Et cela aussi bien dans le camps socialiste...

Comment l’idée de ce scénario vous est-elle venue ?

Après Touha, je suis tombé malade et j’ai eu le temps de réfléchir... J’ai pensé d’abord à réutiliser le jeune garçon de la première partie du film. Je voyais déjà un gamin et un chat... Ensuite, l’idée de la ville, de notre société, s’est vite imposée. Tout de suite sont venus le directeur-empailleur et l’instituteur ami des bêtes, la satire. La couleur n’inter­venait pas encore. Alors j’ai trouvé l’histoire des comédiens...

Au bout d’un an, Jiri Brdecka a commencé à collaborer avec moi. Mais ce n’est qu’au bout de trois ans que l’idée des colorations de personnages m’est venue, par hasard. C’était évidemment très séduisant, mais très délicat à réaliser.

Ce n’est qu’après Le Pèlerinage à la vierge que nous avons commencé les essais pour la couleur. Cela a été long et difficile, car je ne voulais pas seulement que les acteurs soient peints d’une façon monochrome, je voulais encore qu’ils irradient.

Finalement, avec Jaroslav Kucera, mon opérateur, nous y sommes parvenus en faisant jouer trois éléments : le maquillage, la lumière et un objectif spécial. En comparant nos premiers essais et les résultats finaux, je me suis dit que cette longue attente, assez irritante, n'avait pas été une si mauvaise chose...

C’est un conte, disiez-vous, un conte en couleurs et en cinémascope. N’avez-vous pas été tenté d’en faire un film « à costumes » ?

Non, jamais. J’ai voulu que ce soit un film d’aujourd’hui, qui traite nos problèmes immédiats. Mais ce n’est pas un film de circonstance, et je pense que sa morale est valable pour tous les pays, tous les régimes. Finalement, on retrouve toujours les mêmes caractères...

Tous vos films, à part J’ai survécu à ma mort, traitent en effet de sujets stricte­ment contemporains et situés...

C’est que je préfère faire ce genre de films. Je ne peux bien traiter que les sujets que je connais bien, qui sont proches de moi. Je ne peux parler bien que de ce que j’aime. Peut-être ai-je ainsi des chances de toucher aussi des problèmes éternels...

Il est à noter que vous voilà passé du réalisme strict des Nuits de Septembre au « ciné-ballet »...

J'aime le spectacle. Quand j’étais enfant, je voulais devenir metteur en scène d’opérettes à Vienne... Avec Un jour, un chat..., je vou­drais avoir réussi à équilibrer la satire et le lyrisme, comme je l’avais déjà un peu fait dans Le Désir.

Mon projet le plus immédiat ira plus loin encore dans cette voie et je voudrais ensuite revenir à des choses plus « sérieuses », à supposer que la satire ne soit pas un genre sérieux. Je suis persuadé qu'on peut dire plus et mieux en usant de la parabole. Un jour, un chat... est d’une certaine manière la forme la plus ouverte et la plus extrême de la critique.

Mais vous vous écartez des traditions de votre cinéma. Avez-vous eu des modèles, des motifs d’inspiration ?

Non. Je n'ai pensé à rien d’existant lorsque j’ai préparé et tourné le film. Evidemment, j’aime infinement Miracle à Milan et les films de Clair...

Clair, qui se traduit en tchèque par jasny, n'est-ce pas ? ...

... mais je ne connais hélas à peu près rien du « musical » américain, sauf West Sîde Story que j’ai vu au théâtre à Londres. J’ai vu ensuite le film, mais le mien était déjà terminé. Mon rêve serait d’aller étudier la question aux U.S.A. Les influences ne sont pas visibles dans Un jour, un chat... mais c’est vrai que tout a déjà été fait, que tout existe. J’ai vu récemment des toiles de Chagall avec des femmes rouges et violettes qui planent, comme dans mon film...

Finalement, comment résumeriez-vous cette tentative, composée tant sur le plan des idées que sur celui du style ?

Je dirai, comme le dit dans le film Robert l’instituteur, que la meilleure chose au monde est l’amitié, la sincérité. Résumer ce que j’ai mis dans Un jour, un chat... n’est guère facile puisqu’on y trouve juste­ment des recherches contradictoires : film-combattant, film-divertisse­ment...

C’est aussi un film de symboles et d’allégories tout en étant, j’y tiens, un film de caractères. Il n’y a pas là de caricature ni d’outrance : au-delà de leur signification allégorique, mes personnages existent dans notre société.

Film-combattant, disiez-vous...

Oui, c’est ma modeste contribution à un combat difficile et néces­saire, difficile et nécessaire comme la démocratie. Nous sommes envi­ronnés de directeurs d’école qui ne rêvent que de tuer les cigognes et dont la couleur, si jamais mon chat venait à les fixer, ne pourrait être définie tant ils passent, selon le vent, de l’une à l’autre, à la manière des caméléons. Ce sont nos ennemis car le socialisme ne peut se faire qu’avec sincérité et vérité.

 

Propos recueillis par Pierre Philippe et publiés dans la revue Jeune Cinéma, n° 3-4, Décembre 1964/Janvier 1965