" Quand, en 1962, Vojtech Jasny commence à réaliser Un Jour, Un Chat... après deux années d'attente d'une déci­sion de la commission des scénarios, nous ne sommes pas encore parvenus — comme l'écrit imprudemment M. de Baroncelli — à cette explosion du cinéma tchècoslovaque et à l'arrivée simultannée des talents nouveaux de Forman, Chytilova, Jires, Nemec et autres. Jasny commence même ce film dans une quasi-illégalité : passant outre à la décision suprême, mais fort de l'appui de son équipe et du studio, il force la main à la direction et installe son petit monde à Barrandov puis, quelques semaines plus tard, dans la petite ville morave de Telc.
A ce moment, le cinéma tchécoslovaque, c'est Jasny et Jasny seul. Il a réalisé auparavant — pour faire quelque chose - un agréable Pèlerinage à la Vierge, ruant assez dans les brancards pour se voir tancer vertement par le parti et la presse, pas par le public. Lorsqu'il donne le premier tour de manivelle — la séquence de la classe de dessin — il est toujours le seul à oser dire certaines vérités. Un Jour, Un Chat... sera le manifeste éclatant du renouveau, mais personne à ce moment-là ne le sait.
Ce point d'histoire éclairci, il faut en venir au film lui-même qui — toujours selon M. de Baroncelli — ne vaudrait pas L'As de Pique.
Encore que je vois mal l'intérêt de comparer deux oeuvres absolument semblables, je crains que le critique du Monde ne déraille là complètement et qu'il soit, lui aussi victime d'une méconnaissance des réalités singulièrement énervante : qu'on se le dise et le redise, Forman et L'As de Pique ne sont pas tout le cinéma tchèque, ils sont même par rapport à son ensemble relativement marginaux et — je le dis — c'est fort bien ainsi.

On voit mal en effet quel enrichissement un cinéma national pourrait trouver dans l'exploitation systématique du cinéma de la sensation et du comportement. A tel point que Forman, immédiatement après L'As de Pique, a — sans abandonner sa manière — considérablement structuré ses Amours d'une blonde qui n'est pas sans faire penser, par son scenario, à un cinéma très classique.

Je refuse absolument de mettre au-dessus de tout la grâce de la spontanéite et les charmes acides de l'improvisation, Le Joli mai au-dessus des Enfants du Paradis.

II y a dans Un Jour, Un Chat... une pensée, un spectacle, une convergence de talents qui n'est peut-etre pas ce qui se fait de plus mode actuellement mais qui se reçoit d'une tout autre manière qu'une chronique habilement troussée. Que le spectacle ne vaille pas les chefs-d'oeuvre absolus de l'école américaine, cela ne fait aucun doute, et Jasny tout le premier en est conscient, mais si l'on songe à quel désert se résume la comédie musicale de ce côté-ci de la mare aux harengs, on saluera tout de même avec respect et admiration cette tentative à laquelle il n'aurait fallu sans doute qu'un montage un peu plus rigoureux pour approcher de très près certaines ceuvres hollywoodiennes.

Il serait d'ailleurs fâcheux de s'arrêter trop longuement sur cet aspect du film. Certes, Un Jour, Un Chat... offre certaines séquences directement inspirées par l'esthétique du musical : toute la représentation de la troupe ambulante et le ballet fantastique qui s'ensuit des rouges, des jaunes, des violets et des gris dévoilés par le regard du chat.

Mais il serait bon de signaler que Jasny n'est jamais meilleur que lorsqu'il échappe à cette influence, comme en témoigne la séquence de la promenade de Robert et de Diana dans la campagne et celle de la chasse aux enfants perdus menée par le choeur des parents : il y a là une force dans l'image, et une pureté, qui rappellent que Jasny n'admire rien tant que les grands Russes — et Dovjenko tout le premier — et que son Désir nous avait déjà appris combien il savait traiter le paysage, la lumière, l'eau, l'herbe dansante et quel subtil symphoniste se révélait en lui.

J'ai déjà eu l'honneur de raconter dans cette revue ces quelques images où Jasny atteint à la plénitude, lorsque les amants accostent près d'une vieille maison, boivent du vin sur un échiquier, près d'une patinette rustique, tandis que sonnent des harmonies pré-mozartiennes.

Je maintiens qu'elles sont d'un très grand artiste, comme sont d'un très grand artiste cette idée du grand feu qui se révèle n'être qu'un coq égaré ou comme celle des « enfants qui s'aiment », cou­ple de gamins empourpré glissant dans un bonheur celeste non sans rapport avec la marche libératrice des gosses de Zéro de conduite. II y aurait vingt moments de cette qualité à souligner dans Un Jour, Un Chat... Parce qu'ils sont d'une essence proprement cinématographique, il est difficile de les évoquer en quelques formules trop sèches et il faut vous laisser la joie profonde de les découvrir.

Mais Un Jour, Un Chat... est aussi un fait politique. Tout com­me dans les meilleurs musicals, Jasny n'hésite pas à faire se jouxter et s'interpénétrer le diver­tissement et les plus graves ques­tions.

A cet égard, son film est un modèle d'audace, enveloppé d'une symbolique aussi translucide que virulente. On a beaucoup cité le fameux : « Camarade, vous m'avez traité d'assassin — ce n'est pas une critique constructive ! » lancé par le directeur d'école à l'instituteur, mais il y aurait des pages de citations de cet ordre à faire et des rôles entiers à distinguer, comme celui du concierge empailleur, ivrogne et delateur (génialement incarné par Vladimir Mensik que l'on reverra dans Les Amours d'une blonde) dont l' « autocritique » sous l'orage mérite d'être attentivement ecoutée.

Evidemment, en politique, tout va très vite — surtout à l'Est. C'est pourquoi le final, où Werich lance : « II était... il n'était pas... mais il faudrait bien qu'il soit ! » est déjà dépassé en Tchécoslovaquie où les politiques ont retiré enfin leurs lunettes aux économistes et où ceux-ci peignent la réalite de couleurs certes non chatoyantes dans une vérité retrouvée pour le plus grand bien de l'Etat. En ce sens le film prend date et ne saurait tout à fait s'apprécier sans qu'il soit tenu compte de sa place historique.

Mais il reste que le mes­sage profond du film va plus loin que les pointes qui signalent les circonstances de sa naissance et reste — malheureusement — d'une actualité qui n'est pas près de se démoder. Oui, au-delà de la morale politique, Jasny esquisse une mo­rale générale qu'on ne jugera naïve que parce qu'elle va au plus profond, à l'essentiel. Comme les très grands, Jasny abolit les dé­tours, les pudeurs et cherche à dire très simplement les choses les plus simples : la vérité, l'amour, l'amitié, la confiance.

II est cer­tain que Jasny n'a pas su — pas pu — constamment mener ce dif­ficile attelage avec la main d'un vieux routier. Victime de ses ad­mirations, de sa jeunesse, de l'énormité des moyens mis en ceuvre, il hésite parfois, force un trait — inutilement — répète un effet de crainte de n'être pas saisi immédiatement.

Compte tenu de l'extraordinaire gageure que représente cet opéra, de la présence écrasante de l'architecture et du site, des exigences de quelques acteurs consacrés, je dis que Jasny a magnifiquement slalomé entre les terribles embûches où pouvait se ramasser son quadrige emballé : n'oublions pas que ses collaborateurs et lui-même avançaient dans une matière vierge et qu'il fallait oublier tout à coup, soixante-dix ans de traditions encombrantes sans pouvoir se référer à un genre connu.

Cela, qui parfois irrite le spectateur parisien, ne comporte pas que des inconvenients : la fraîcheur des premiers âges revêt souvent d'une émouvante qualité des situations qu'on croyait à jamais encrassées par l 'usage, mais il est juste de dire que cette même fraîcheur écarte presque toujours Jasny des schémas conformes. II est indis­pensable de citer quelques réussites particulières a propos d'Un Jour, Un Chat... puisque sans elles cette machine n'aurait pas ce lus­tre digne d'une pluie d' « Oscars ».

Et d'abord, il faut saluer l'admirable travail de Jaroslav Kucera (à l'aise ici autant que dans les eaux-fortes des Diamants de la nuit) : on lui doit non seulement la féerie des couleurs phosphorescentes du ballet mais aussi la beauté des extérieurs traités en larges tableaux limpides.

II faut saluer la belle partition de Svatopluk Havelka, ce grand composi­teur qui offre à Jasny une science sans défaut en même temps qu'une rare humilité. II faut enfin saluer la beauté sans artifice d'Emilie Vasaryova, image très convaincante de l'absolu, muse écarlate très proche et pourtant insaisissable, flamme claire que souffle le petit matin sordide. 

Pierre Philippe