" C'était encore au XXe siècle ; Je venais de terminer Leçons de Ténèbres et j'ai ressenti le désir, après ce film plutôt chaud et sombre, de concevoir un film blanc et froid. Pour me départir des noirs et des ors de l'Italie Caravagesque, je me suis alors replongé dans le " Voyage d'Hiver " de Schubert (sur des textes de Müller) dont la version interprétée par Andreas Staier au pianoforte et le ténor Christoph Pregardien avait été pour moi une révélation absolue.

L'idée d'un cycle de chants épars qui formeraient néanmoins un tout a largement inspiré mon projet. Le prétexte narratif était tout trouvé : Comment, à quarante ans passés, un artiste homosexuel peut-il transmettre à la génération suivante, son savoir, son expérience du monde, lui que sa propre " libération " semble accaparer et condamner à une perméabilité constante, à la sensualité absolue, à la créativité égotiste.

L'enfant était là, tout près et il n'a jamais été question d'un casting : Je connais Itvan depuis sa naissance (il est le fils d'une amie très chère) et il a toujours été mon petit préféré. Issue d'une famille " éclatée ", mi-Tchèque, mi-Arménien, il m'a toujours considéré comme son parrain, son " professeur de beauté ". Son ouverture d'esprit et son énergie sont le moteur du film. Quant à l'expérience, c'est mon rapport complexe et amoureux avec l'Allemagne que j'ai choisi d'évoquer et d'exposer au regard d'un adolescent comme Itvan. Parce que la musique, la pensée allemande tiennent une place primordiale dans mon existence ; parce que trois des " hommes de ma vie " sont Allemands et qu'autrefois, j'ai dû moi-même apprendre à aller au-delà des clichés et des fantasmes pour pouvoir faire un bout de chemin à leur côté.

Il n'y a pas de hasard…

Mon expérience d'enseignant m'a prouvé que les idées reçues (discipline germaniques, lourdeur supposée) les préjugés historiques sont tenaces et que le triomphe apparemment pacificateur de la communication, n'a fait en réalité que conforter cette ignorance de l'autre qui préside le plus souvent aux rapports entre Français et Allemands.

Il y avait donc un compagnon de voyage, un " élève " Itvan. Il y avait des villes, un pays, l'Allemagne réunifiée d'aujourd'hui. il y avait surtout une saison, l'hiver et sa blancheur infinie. Quelques poèmes de l'après-guerre, douloureux et graves, m'accompagnaient quotidiennement dans cet " Hiver de l'Amour " où j'entendais amener tout mon petit monde. Me restait à convaincre les grands Schubertiens que sont Andreas Staier et Christoph Pregardien de se lancer dans cette fragile entreprise.

C'est à leur enthousiasme et à la justesse de leurs conseils que je dois Mon Voyage d'Hiver

Alors est venu le moment du tournage, des semaines d'une incroyable intensité, grâce à la gentillesse d'Itvan, à la neige, à la disponibilité généreuse de l'équipe et à la présence rassurante des trois êtres aimés qui ont accepté d'apparaître dans le film. La beauté de l'hiver allemand, notre clandestinité excitante et les heureux hasards ont fait le reste ; un tournage haletant, épuisant, passionnant, couronné par le séjour à Euskirchen avec les musiciens.

 J'avais maintenant devant moi, des images, des paysages, des sons, des poèmes, et quelques situations plus " scénarisées " qui venaient relancer le processus documentaire. À Euskirchen, Andreas avait dirigé l'enregistrement d'une dizaine de morceaux romantiques que nous avions choisis.

Le film… le cinéma… pouvaient s'inventer.

Avec la monteuse, Dominique Auvray, nous avons longuement vu et revu les rushes, écouté les lieder, les trios, relus les poèmes de Celan, de Bachmann, de Brecht aussi. Perdant peu à peu les repères chronologiques et géographiques du tournage, nous avons construit Mon voyage d'Hiver et tenté d'organiser les images et les sons dans le sens d'un parcours initiatique, volontairement foisonnant, fragmentaire, arraché au réel.

De Tübingen à Weimar, de Dresde à Berlin, chaque étape de l'itinéraire venait recouvrir la précédente, dans l'urgence d'un gel imminent, d'une glaciation générale, comme si derrière chaque image se cachaient à la fois les fantômes frileux de mon passé intime (la mémoire) et ceux de l'inconscient collectif (l'histoire). Ce qui travaille ce film, c'est la menace de l'amnésie, de l'effacement, de cet exil de soi, qu'aucune technologie numérique ne pourra empêcher et que seuls la transmission et le témoignage amoureux pourront reporter.

Mon voyage, cet hiver-là, aura eu pour enjeu et pour guide l'échéance d'un oubli central, cette inquiétude que je retrouve encore chez Celan : "Il est temps que l'on sache ; temps que la pierre éclose, qu'un cœur palpite d'inquiétude ; il est temps qu'il soit temps ; il est temps… "

 

Vincent Dieutre, janvier 2003