Dans sa chasse à la morue, Sin-Dee(rella), la princesse tout en perruque et shorty, va marcher à 120 à l'heure à travers les rues de Los Angeles. Une citée peuplée de putes et de dealers plongée dans la lumière rose orangé d'un soleil qui n'en finit pas de descendre. L’irréalité de la teinte des images côtoie la violence du quotidien des laissés pour compte qui usent leurs semelles autour des fast-food. Les freaks de L.A. avec leurs extensions et leurs countouring de sirènes sous speed exultent alors qu'ils aiguillent Sin-Dee sur les traces de sa rivale, qui en plus d'être détentrice d'un vagin est blanche. Tangerine est une course poursuite en bottines faux-cuir, filmée à l'iPhone, cet aspect caméra portée se couple au scénario pour confirmer la tendance « va te faire mettre Hollywood » de Tangerine.
Avec des actrices qui jouent quelque part leur propre rôle, quand on sait qu'elles-mêmes sont trans et donc familières des complications liées au fait de vouloir vivre sa vie de superstar quand on n'a ni l'argent ni le soutien qui devraient aller avec. Une cavalcade où se mêlent pluies d'injures, eyeliner et fellations à l'intérieur des taxis qu'on reçoit comme un shoot d'adrénaline à mesure qu'on suit les prises de bec de cette trans sous influence. L'air s’électrifie grâce à une bande son qui fera saigner vos enceintes – et c'est l'occasion de vous plonger dans la culture vogue, qui connaît un second souffle grâce aux émissions de RuPaul, ainsi qu'au succès transgénérationnel du documentaire Paris is Burning.
Cette vendetta connaît aussi des digressions, qui mettent entre autre en scène les geysers de vomis des passagers d'un chauffeur de taxi qui cherche l'amour au détour des allées de L.A. Des apartés qui finiront par avoir leur importance à mesure que la course touchera à sa fin – psychodrame, hurlements et réparties à faire avoir vingt crises cardiaques à Christine Boutin au rendez-vous. D'autres ruptures de ton à travers la quête de glamour d'Alexandra, BFF de Sin-Dee, qui distribue ses flyers aux copines du quartier dans l'espoir qu'elles daignent venir la voir chanter dans la salle d'un bar déprimant comme une chanson de Françoise Hardy.
Car c'est ça Tangerine, les rêves que font deux princesses depuis leur caniveau. 24 heures avec deux filles qui continuent de se relever et de se battre contre un monde qui détourne le regard devant leurs ecchymoses après les avoir rouées de coups. Tangerine est derrière ses allures de sucrerie, un film sur la solitude et la misère affective, mais qui offre un dernier rempart face à la démoralisation, avec l'amitié de ces deux fées du trottoir. Sin-Dee et Alexandra sont deux figures de femmes fortes, qui veulent transformer leur boue en or et qui malgré les passes, continuent d'être amoureuses.
Des visages qui ruissellent de larmes devant les guirlandes d'un arbre de Noël qui n'apporte du réconfort à personne, c'est l'image qui pourrait résumer la mélancolie qui parasite peu à peu le film. Car oui, Tangerine est aussi et surtout un film de Noël, où les poupées déglinguées dynamitent l'hypocrisie et la bonne humeur de façade des gens bien comme il faut. Une course à la vengeance qui s'avère être une recherche de l'amour dans les décombres. Où la malhonnêteté est démasquée par les porteuses de perruques et les piquées d'oestrogène.