Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce projet ?
À l’origine du projet de documentaire, il y a l’amitié entre Radu Mihaileanu, cinéaste, producteur et Plantu, caricaturiste pour le journal "Le Monde" depuis 40 ans. Une admiration réciproque et des valeurs communes les ont amenés à l’idée d’un film sur le combat des caricaturistes pour la démocratie.
Les enjeux du film
C’est un hommage à ces hommes et ces femmes caricaturistes à la fois journalistes, artistes, humoristes et combattants : une leçon d’humanité et de courage pour chacun d’entre nous que l’on peut décliner dans tous les domaines. Un film engagement pour la liberté d’expression, la liberté des peuples, le droit à la démocratie…
Lʼarme de ces fantassins semble être lʼHumour. Pensez-vous que lʼhumour puisse faire trembler la démocratie, la faire avancer ?
L’humour est l’apanage de tout caricaturiste puisque la caricature est le moyen de se moquer, de pointer du doigt, de dénoncer en faisant sourire les lecteurs. La caricature apprend l’auto-dérision : un homme politique ou un grand industriel qui prend la caricature au premier degré et ne peut pas rire de lui-même, n’est pas un libéral.
L’humour dans la caricature est une arme puissante qui dérange le pouvoir (politique, économique, militaire) et peut le faire trembler. L’exemple du caricaturiste syrien montre à quel point le régime de Bachar Al-Assad n’aime pas la caricature. Ali Ferzat a été kidnappé, mis dans un sac et tabassé. On lui a brisé les doigts pour qu’il ne puisse plus s’exprimer et pour donner l’exemple à ceux qui voudraient faire de l’humour sur Assad et son régime.
La dessinatrice vénézuélienne, Rayma, a par ailleurs fait un dessin sur lequel elle a écrit : « Un gouvernement sans humour n’est pas démocratique » en parlant du régime de Chavez.
Il y a, comme vous le dites, un risque pour la liberté dʼexpression dans tous les pays, même en France. Ce film semble justement mettre en lumière les tabous que chaque société sʼattachent à taire, êtes-vous dʼaccord avec cela ? Pensez-vous que ces dessinateurs pointent du doigt nos tabous ?
Dans toutes les sociétés, il y a des tabous et le travail du caricaturiste est de les mettre à nu car parfois ils sont liés à la culture d’un pays (le sexe, la religion…) mais le plus dangereux ce sont les interdits lorsqu’ils viennent d’hommes politiques au pouvoir, de militaires, de fondamentalistes religieux ou de grands groupes industriels et économiques.
Le combat du dessinateur est alors de continuer à dessiner chaque jour en contournant ces interdits pour faire avancer la démocratie.
Par exemple, en Russie le tabou n°1 c’est Poutine et le Kremlin : Tout ce qui attrait au pouvoir. Et là c’est le plus dangereux car le dessinateur russe, Zlatkovsky, en dessinant sur ces sujets, risque d’être mis en prison voire assassiné.
En parlant de Héros Modernes, est ce que vous pouvez nous donner des détails sur votre rencontre avec Ai Weiwei cet artiste chinois qui lui a connu la privation de sa liberté ?
La rencontre avec Ai Weiwei n’était pas prévue et même impensable car il est l’un des artistes chinois opposant au régime les plus connus : il a été mis en prison et il est surveillé en permanence. Cette rencontre a été possible grâce au dessinateur chinois, Pi San, qui, lorsque Ai Weiwei a été arrêté, a réalisé un film d’animation diffusé sur le net Graines de tournesol (en référence à la dernière exposition de Ai Weiwei) pour dénoncer son arrestation et la censure du gouvernement chinois.
Lors de notre séjour à Beijing, Pi San a appelé Ai Weiwei pour lui proposer une rencontre. Il a accepté mais à ses conditions : « D’accord mais chez moi, pas plus de 20 minutes et aucune question sur mon arrestation.» Lorsque nous sommes arrivés avec mon équipe devant chez lui, nous avons vu des caméras de surveillance partout et des voitures de police postées dans la rue. Nous avons suivi Pi San. Ai Weiwei nous a accueilli avec son staff.
Puis rapidement les deux hommes ont échangé sur l’art en Chine et les voies d’expression qu’ils ont choisi pour s’exprimer sur la Société chinoise. Ai Weiwei est un homme d’une grande sagesse, chaque mot est pesé, l’impact de son discours est puissant : la liberté menacée par la censure et l’oppression à tous les niveaux. Il n’est pas caricaturiste mais son discours amène un regard complémentaire à celui de Pi San.
Pensez-vous quʼau jour dʼaujourdʼhui, au regard de lʼactualité, la vie de tous ces caricaturistes soit en danger ? Et plus largement la liberté dʼexpression ?
Au regard de l’actualité internationale quotidienne : guerres, pressions économiques, conflits sociaux… et puisque les caricaturistes donnent leur point de vue sur cette actualité : leur vie peut être mise en danger surtout dans les régimes autocratiques (Russie, Venezuela, Chine, Tunisie). Plus largement, la liberté d’expression est menacée dans tous les pays y compris dans nos régimes dits « démocraties ». Comme le dit Plantu, il ne risque pas d’être mis en prison ou assassiné mais les pressions sont permanentes sur le dessinateur, sur le Journal…
Est-ce que votre équipe sur le terrain, sʼest senti menacée lors du tournage, est ce que vous avez rencontré des difficultés pour aller au bout de ce projet ?
La préparation pour les pays dits « sensibles » a été très importante. Notre régisseuse, Nadège Verrier, a réalisé un travail incroyable pour obtenir des autorisations de tournage dans tous les pays et trouver des « fixeurs » qui puissent nous guider.
Pour préparer les plans de travail de la Russie, de la Chine et du Vénézuéla, cela a été compliqué car il ne fallait pas laisser de traces sur les emails des caricaturistes qui peuvent être ouverts et épluchés par les autorités. Il y a des mots sensibles comme «démocratie» ou « liberté d’expression » à ne pas utiliser dans les mails sinon cela lance un message d’alerte aux autorités. Heureusement, j’avais déjà rencontré le dessinateur russe, Zlatkovsky, au festival de Saint-Just le Martel en 2012 mais nous limitions les échanges par email.
Donc je n’ai pu voir le plan de travail avec Mikhaïl qu’à mon arrivée à Moscou. Avec le dessinateur chinois, Pi San, je ne suis passée que par skype avec la fixeuse qui vit à Pékin. Elle allait voir Pi San directement dans son quartier 798 pour lui parler du projet et caler les dates de tournage. Comme avec le Russe, le plan de travail s’est fait sur place. Enfin avec la dessinatrice vénézuélienne, Rayma, il ne fallait pas communiquer par mail alors nous avons parlé par skype, 2 ou 3 fois, pour préparer le tournage car skype est moins surveillé que les boîtes mail mais toujours sans citer de mots sensibles. Grâce à l’ancien Ambassadeur des Droits de l’homme, Mr François Zimeray, nous avions également des relais sur place dans chaque ambassade de France.
Il était primordial d’anticiper au maximum eu égard au sujet délicat de la liberté d’expression que nous traitions : ne pas faire courir de risques aux caricaturistes que nous allions filmer ; ne pas faire courir de risques à l’équipe et préserver le matériel et les rushs du film.
Sur le terrain, nos « fixeurs » connaissaient bien les us et coutumes du pays et la langue et nous suivions précisément leurs directives. Nous étions toujours sur nos gardes : en Russie il est interdit de filmer près du Kremlin ou de la Douma. Au Vénézuéla filmer est très risqué car le kidnapping et les meurtres sont quotidiens, notre fixeur a été kidnappé deux fois.
La dessinatrice Rayma sort très peu de chez elle et encourt des risques d’être agressée et arrêtée si elle est reconnue par les milices pro-Chavez.
En Chine, nous n’avons pas emmené notre matériel, nous l’avons loué sur place pour ne pas attirer l’attention. Avec Pi San, nous n’avons jamais filmé chez lui mais uniquement dans le quartier artistique.
Comment pensez-vous que le film va être reçu dans les pays respectifs des caricaturistes, vont-ils être mis en danger ou au contraire le fi lm peut-il les protéger ?
Avant de commencer le tournage du film, avec Radu Mihaileanu, Cyrille Blanc et Plantu, nous nous sommes posés la question de la mise en danger des caricaturistes en les filmant au quotidien et en recueillant leurs témoignages qui seraient exposés dans le film par la suite. Nous avons posé directement la question à Rayma, à Nadia Khiari, à Zlatkovsky, à Slim … Et ils nous ont assuré que c’était primordial pour eux de parler, de montrer la réalité de la situation dans leur pays respectif.
Ils nous ont même dit que le fait d’être exposés dans ce film les protègeraient car ils seraient vus et entendus dans de nombreux pays et dans de grandes instances internationales (ONG notamment). Les gouvernements de leurs pays ne pourraient plus les attaquer.
Dans ce film, on remarque quʼil existe une volonté de dialoguer avec les nouvelles générations, de leurs transmettre un savoir et le goût de la liberté. Pensez-vous que la relève est assurée ?
C’est un aspect essentiel pour moi et pour les producteurs. Réussir à toucher les jeunes générations sur la fragilité de la démocratie à travers le point de vue des caricaturistes. La force du dessin de presse est d’être plus accessible et plus attractif qu’un édito d’un quotidien. Un des objectifs du film est de montrer aux jeunes l’importance d’une Opinion, d’un avis… Ce qui implique de s’exposer donc d’avoir le courage de ses opinions au nom de la liberté d’expression.
On se rend compte que les jeunes ont souvent peur de dire ce qu’ils pensent, peur de se démarquer dans des sociétés où comme le dit Pi San, on est souvent formatés. Le message des caricaturistes aux jeunes est fondamental : oser avoir une opinion.
Cʼest un film qui porte un message dʼespoir donc ?
C’est un film très positif qui nous fait sentir vivants et nous donne envie de nous battre. Plus qu’un message d’espoir, les témoignages de nos caricaturistes nous montrent qu’il faut oser et que tout est possible tant qu’on a de l’humour. Un des objectifs premiers du film est de montrer aux plus jeunes l’importance d’une Opinion. Ce qui implique d’avoir le courage de s’exposer au nom de la liberté d’expression.
Vous pouvez nous en dire un peu plus sur Cartooning for Peace ?
Suite à l’affaire des caricatures de Mahomet, Plantu et Kofi Annan (ancien Secrétaire général de l’ONU) ont créé Cartooning For Peace/Dessins pour la Paix en octobre 2006. Ils ont réuni des dessinateurs de presse pour réfléchir à la responsabilité éditoriale des images publiées. Etaient présents 12 des caricaturistes les plus renommés : chrétiens, juifs, musulmans, agnostiques, âthés… dans le but de défendre et de soutenir la liberté d’opinion des dessinateurs.
Aujourd’hui, l’Association compte plus de 100 caricaturistes des 4 coins de la planète. Plantu reste toujours connecté avec les dessinateurs de Cartooning, les soutient, les aide dans les cas difficiles. Il organise notamment chaque année de nombreuses rencontres en France et à l’étranger. Entre les dessinateurs, il y a une véritable chaîne de solidarité. Quand un caricaturiste est inquiété ou menacé, ils apportent une protection et une assistance.
Par exemple pour Ali Ferzat (le dessinateur syrien), nombreux sont les caricaturistes à avoir dessiné pour dénoncer la barbarie du régime et soutenir le dessinateur qui s’est exilé au Koweit. Les soutient, les aide dans les cas difficiles. Il organise notamment chaque année de nombreuses rencontres en France et à l’étranger.
Entre les dessinateurs, il y a une véritable chaîne de solidarité. Quand un caricaturiste est inquiété ou menacé, ils apportent une protection et une assistance. Par exemple pour Ali Ferzat (le dessinateur syrien), nombreux sont les caricaturistes à avoir dessiné pour dénoncer la barbarie du régime et soutenir le dessinateur qui s’est exilé au Koweit.