Il ne faut jamais désespérer de Pascal Thomas. Tel le phénix renaissant de ses cendres, ce drôle d'oiseau, ou de zozo, ressurgit toujours quand on le croyait perdu. Vingt-sept ans après la trilogie provinciale de ses débuts, suivie d'une carrière à éclipses, le voilà qui réalise à cheval sur deux siècles un doublé rédempteur, avec La Dilettante (1999) et Mercredi, folle journée ! (2001).
Alors que celle-ci marquait un renouveau dans la continuité, celui-ci constitue un pèlerinage aux sources de l'inspiration « pascalienne » : la France et l'enfance. Ce n'est pas par hasard que Mercredi se déroule à Nantes, en province profonde, dans ce lieu privilégié du cinéma français, cette ville magique (comme l'est aussi Lyon, à l'opposé) où Jacques Demy nous enchanta avec Lola.
S'il lui est arrivé de succomber aux sirènes nécessaires du parisianisme, Pascal Thomas n'en a pas renié pour autant son héritage poitevin et sa culture gâtinaise. Le retour à l'enfance rend plus significatif son ressourcement. On ne peut pas dire que Thomas retombe en enfance, vu qu'il n'en est jamais tout à fait sorti (ce qui lui évitera d'ailleurs d'y retomber sur le tard). Il est resté à jamais cet adolescent attardé des Zozos, dont il a gardé l'âge mental dans son immaturité affective insolente. En cela, il est l'expert de cet « âge ingrat » qui ne mérite plus son nom quand il s'étale sur toute une vie... Entre-temps, il n'est pas sûr que Thomas ait vraiment «grandi» de film en film, ne frayant qu'épisodiquement avec les adultes, qui ont le tort à ses yeux de ne pas considérer la vie comme une cour de récréation, un lieu où l'on se fend bien la gueule (au double sens coluchien du terme).
Dans Mercredi, ce vrai-faux adulte, à l'énergie vitale intacte et débordante, se retrouve en parfaite connivence avec ses petits copains et copines d'école, alors qu'il a à peu près l'âge de leurs parents, du commissaire bon enfant et de l'instituteur débonnaire. Dieu merci, il ne se fait pas passer pour un père modèle, tant s'en faut, et on n'en eût rien cru. Zozo il était, zozo il est resté dans l'exercice de son irresponsabilité paternelle, comme en témoigne la folle journée de son interprète, son double Vincent Lindon, constamment « en crise ».
S'il pouvait parler de La Dilettante comme Flaubert de la Bovary, il peut dire du père indigne mais aimant de Mercredi : c'est moi. Et comme sa fille, c'est vraiment sa fille, à la ville comme à l'écran, on voit très bien où il veut en venir: le mercredi n'est pas le jour où l'on confie les enfants à leurs parents, plus ou moins séparés, mais plutôt les parents à leurs enfants. Il n'est pas interdit d'espérer que c'est à eux, sujets de dissension, de les réconcilier, qui sait ? N'est-ce pas eux qui, du haut de leurs dix ans, ont vraiment «l'âge de raison?».
Bien qu'il ait oublié de mûrir, Pascal Thomas a fait des progrès dans l'art de filmer qui, malgré qu'il en ait, compte plus à nos yeux que son art de vivre. Il n'est pas seulement ce «glouton optique» qui, en bon myope, ne perd pas une miette de ce qu'il a sous le nez. Il est également un goinfre olfactif. Toujours à l'affût, Thomas sent les choses et les gens avec une acuité sensorielle de gamin aux champs. Cependant, les grands ne sont pas tout à fait hors-champ ni hors-jeu dans Mercredi, folle journée ! Le plus souvent, leur panique existentielle devient source de comique dès qu'ils sont complètement dépassés au moment où ils croient avoir la pleine maîtrise de la situation. Mais ce comique est souvent sur le fil du rasoir, comme chez les maîtres italiens du metteur en scène.
Le manège dramatique peut aussi bien s'emballer pour verser dans la bouffonnerie que dans le tragique poignant. Deux séquences sont particulièrement révélatrices de ce mélange des genres ou de cette ambiguïté des tons : celle de la mort en douce que l'on regarde « sur la pointe des pieds » et celle de la naissance à laquelle, sans en avoir l'air, il nous convie en compagnie de toute la «société française» (sujet, personnage principal du film ?) qui, dirait-on, semble avoir pris la micheline ce jour-là.
C'est lors de la seconde séquence, apparemment hors sujet, que Mercredi atteint son apogée. Et c'est au moment de basculer, croit-on, dans la cocasserie la plus terre à terre, populaire et même la plus triviale, que le film culmine dans le panthéisme le plus lyrique.
Jamais depuis Une Partie de campagne on n'avait filmé un coin perdu de la France profonde avec une caméra aussi voluptueuse. La beauté et l'émotion naissent de la couleur du ciel, du vent dans les hautes herbes, des cris et des chants mêlés dans cet impromptu ferroviaire improbable. Un jour ordinaire est devenu un jour miraculeux. Et si Pascal Thomas qui, à l'évidence, «jamais n'a chanté si haut et si bien» plutôt qu'un comique gaulois fût, mine de rien, un poète de l'écran ?
Roland Duval
Roland Duval a été le coscénariste de Pascal Thomas (Les Zozos, Pleure pas la bouche pleine... ). Il est aussi le fondateur de la revue VO, professeur et critique de cinéma.