Ce film, qui traite du passé, ou plutôt de notre rapport à notre propre passé, à ce qui nous constitue, a une longue histoire. Celle qu’en pointillés nous partageons, Juliette Binoche et moi.
Nous nous sommes rencontrés à nos tout débuts quand j’avais écrit avec André Téchiné Rendez-vous, récit peuplé de fantômes et dont, à vingt ans, elle avait été l’interprète principale. Il s’agissait déjà de l’invisible, et du chemin parcouru par une jeune comédienne vers le rôle où elle s’accomplira. Depuis, nos chemins ont été parallèles, ne se croisant que bien plus tard quand nous avons tourné ensemble L’Heure d’été en 2008.
C’est Juliette qui, la première, a eu l’intuition qu’il y avait dans notre histoire commune une opportunité manquée, ou plutôt un film, resté virtuel et qui renverrait pour l’un comme pour l’autre à l’essentiel. C’est porté par cette même intuition que j’ai commencé à prendre des notes, puis à donnerforme à des personnages, à un récit, qui attendaient depuis longtemps d’exister.
L’écriture est un chemin, celui-ci tient au vertige, celui du temps, suspendu entre l’origine et le devenir ; pas étonnant qu’il m’ait inspiré des paysages de montagnes, des sentiers escarpés. Qu’il y ait à la fois la lumière du printemps, la transparence de l’air et les brumes du passé, celles du phénomène nuageux de Maloja. Un chemin qui à la fois me ramenait là où tout commence, pour Juliette comme pour moi, et puis là où aujourd’hui nous pouvons nous retrouver, dans l’interrogation du présent, et surtout dans celle du futur.
Maria Enders est comédienne, avec Valentine, son assistante, elles explorent les richesses, les complexités des personnages imaginés par Wilhelm Melchior, et qui vingt ans après n’ont pas encore livré tous leurs secrets. Mais il nes’agit pas tant du théâtre et de ses illusions, ni des méandres de la fiction, que de l’humain, le plus simple, le plus intime aussi. En cela que les mots, ceux des auteurs, ceux que les comédiens s’approprient, ceux que les spectateurs laissent résonner en eux, n’évoquent rien d’autre que les questions que nous nous posons tous, tous les jours, dans notre monologue intérieur.
Oui, bien sûr, le théâtre c’est la vie.
Et même un peu mieux que cela, car il en dévoile la grandeur, dans le pire comme dans le meilleur, dans le trivial comme dans nos rêves. En ce sens, Maria Enders n’est ni Juliette Binoche, ni moi-même, elle est chacun d’entre nous dans cette nécessité de revisiter le passé, non pas pourl’élucider, plutôt pour y trouver les clés de notre identité, ce qui nous a construits, ce qui persiste à nous faire avancer. Elle se penche sur le vide et observe celle qu’elle était à vingt ans : au fond la même, c’est le monde qui a changé autour d’elle, et la jeunesse qui s’est enfuie. La jeunesse en tant que virginité, en tant que découverte du monde : cela ne se rejoue pas deux fois.
Par contre, ce que la jeunesse nous a appris, on ne l’oublie jamais, cette constante réinvention du monde, le déchiffrage d’un réel hyper-contemporain et le prix à payer pour s’y inscrire. Donnant à chaque nouvelle fois l’urgence et le danger d’une première fois.
C’est la confrontation entre le passé et le présent d’un paysage qui m’a inspiré d’y inscrire la comédie – ou le drame, selon la perspective qu’on choisira – d’une actrice se plongeant, par obligation professionnelle, ou morale, plutôt que par désir, sur le gouffre du temps.
Quand on se penche sur ce vide, celui-ci ne peut nous renvoyer pas grand-chose d’autre que notre propre image, figée dans l’absolu présent. Au coeur de « Sils Maria », c’est cet instantané.
Maria Enders, se découvre diffractée en mille avatars qui résonnent dans le monde virtuel de la notoriété – et de la détestation – médiatique moderne. Là où s’efface la frontière entre le plus intime, le plus pauvrement banal, et la place publique virtuelle. On la cherche, on ne la trouve pas : peut-être, tout simplement, qu’elle n’existe plus.
Maria Enders est-elle la jeune fille qui autrefois a interprété Sigrid dans le film de Wilhelm Melchior, est-elle l’adulte, la femme mûre que lui renvoie le regard d’autrui ; ou bien encore l’un ou l’autre des personnages qu’elle a incarné, l’un ou l’autre des visages qui apparaissent lorsque l’on clique son nom sur Google Images ou sur YouTube ?
Y a-t-il quelque chose à quoi elle pourrait se raccrocher, sinon le secret de son intimité, où le temps ne s’inscrit pas ? Là où il ne fait que s’écouler, comme le Phénomène nuageux de Maloja ?
En 1924, à l’aube du cinéma, Arnold Fanck, l’un des pionniers de la photographie alpine, a filmé l’étrange Phénomène nuageux de Maloja où se mêlent les cimes, les nuages et le vent, dans une abstraction qui évoquela peinture classique chinoise. Il l’a fait en noir et blanc et on ne le connaît plus aujourd’hui que d’après une copie usée, rayée, en somme un souvenir de ce qu’il a pu être, et sur lequel à son tour s’est inscrit le temps. Il est troublant, néanmoins, d’y ressentir une vérité intime, mystérieuse de ces lieux, malgré, ou grâce aux filtres qui nous en séparent ; ils s’y révèlent à travers une subjectivité éloignée de nous de près d’un siècle.
N’est-ce pas exactement le processus de l’art qui reproduit le monde mais par un regard singulier qui soustrait autant qu’il révèle, mettant à jour le visible et l’invisible, indifféremment ?
Olivier Assayas