Nicolas Buenaventura : Le film est né de trois idées. La première vient d’une phrase, qui me reste encore en tête et qui m’impressionne toujours, que répétait ma grand-mère : «Les morts sortent pour retrouver leurs pas». Je dois avouer que chaque fois que je me retrouvais dehors la nuit, j’avais peur de rencontrer un de ces morts en train de reprendre ses pas.
La seconde idée est une image : un jour, alors que je me rendais à mes cours - j’étais alors professeur de théâtre - j’ai croisé un enfant avec une carabine en bois qui m’a tiré dessus. Je me suis alors jeté à terre faisant semblant de mourir. Le garçon, paniqué, a laissé tomber son arme et s’est enfui. Lorsqu’il est revenu, j’étais déjà debout et nous nous sommes souris. Enfin, je voulais montrer que la Colombie a développé une morale double, qui correspond à l’expression typique «A Dios rogando y con el mazo dando» littéralement « A Dieu priant et du bâton donnant».
Cette expression désigne une sorte de Tartuffe, priant pour se dédouaner de commettre des crimes. Comment avez-vous construit le film avec un tel foisonnement de situations et de personnages ? Dès le début, j’avais envie de construire une histoire qui sauterait d’un espace à l’autre, d’un personnage à l’autre. Une recherche de simultanéité de temps et d’espace que seul le cinéma peut rendre.
Je suis parti des situations et des conflits pour arriver ensuite à la création des personnages. Il était important de dessiner le village comme personnage principal du film et la culpabilité comme moteur de l’histoire.
Qu’est-ce-qui vous a intéressé dans les thèmes du pouvoir d’un seul homme sur une population et de la corruption ?
Pour moi, le film traite des relations avec le pouvoir et non pas d’un seul homme qui en serait le représentant. Chacun dans le village exerce un pouvoir sur les autres. Il y a le pouvoir de Nicanor, celui du Turc vivant puis mort. Alma a le pouvoir de faire éclater la peur que chacun essaie de cacher. Encarnaciòn, la maîtresse du dentiste, exerce sa séduction sur lui… Nicanor ne représente que le pouvoir officiel, qu’il impose quand il décrète l’«oubli».
Comment avez-vous travaillé avec Manuel José Alvarez, votre coréalisateur ?
Nous avions décidé que lorsque l’un de nous avait une idée, l’autre devait le suivre jusqu'à ce qu’elle aboutisse ou tombe d’elle-même. Nous avons d’abord écrit un scénario technique dans lequel chaque plan était décidé d’avance. Et alternativement, l’un travaillait avec les comédiens tandis que l’autre restait au contrôle vidéo avec le cameraman. Nous avons choisi de tourner un tiers du film en prise unique. C’est une méthode de travail intéressante : c’est mettre une pression sur les comédiens et les techniciens afin qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes.
Au début, les techniciens nous prenaient pour des fous, mais au fur et à mesure, ils se sont rendu compte qu’il n’était plus important de répéter, mais d’essayer de se donner à fond au moment de tourner. Nos contraintes économiques étaient telles que nous avons dû tourner avec très peu de pellicule.
Comment avez-vous rencontré le compositeur Luis Bacalov qui a reçu l'Oscar pour Il Postino/Le Facteur et comment avez-vous collaboré ?
Luis Bacalov est venu travailler à Cali avec la troupe de théâtre de mon père, à laquelle j’appartenais. Après avoir lu le scénario, il m’a dit : «si tu es capable de faire ce film, je suis capable d’en faire la musique». Nous avons tourné après qu’il ait eu l’Oscar et il a tenu parole. Le tango Habanera du début m’a surpris mais cette musique correspond parfaitement à cette agonie macabre et ridicule. Comme une danse du Turc avec la mort. Ici en Colombie, on dansait lors des funérailles. On danse encore en certains endroits de la côte pacifique.
Comment fait-on du cinéma en Colombie en 1997 ?
Il est difficile de parler d’un cinéma colombien car il n’y a pas de continuité de l’activité cinématographique. Il n’y a ni acteurs qui travaillent régulièrement, ni ingénieurs du son, ni laboratoires. Peu de scénaristes voient leur scénario porté à l’écran. Chaque film est une aventure ; entre zéro et six films colombiens sortent chaque année en Colombie. Un film national qui sort est donc salué comme un événement : la semaine de sa sortie, La dette ou la mort insolite…, a rassemblé près de 50000 spectateurs, soit autant que pour Men in black ! Les écrans colombiens sont destinés à 90% aux films américains. Aussi le public a pris l’habitude de se regarder dans un album de photos tout près, qui lui est étranger mais qui à force est devenu le «miroir pour ne pas se reconnaître».
Il y a eu de véritables succès colombiens, surtout dans les années 80 et au début des années 90, quand la Focine, l’organisme d’état existait encore. Un ministère de la culture vient d’être créé il y a moins d’un an, mais le nouveau gouvernement parle déjà de le supprimer. La direction de la cinématographie tente de donner l’impulsion à une nouvelle génération de cinéastes par des concours de scénario, de nombreux prix ou aides. Elle souhaite aussi développer les écoles de cinéma. Les distributeurs quant à eux ne prennent aucun risque puisque c’est au producteur de fournir les copies, les affiches et la publicité. En Colombie, nous devons nous donner les moyens de raconter nos histoires...
Propos recueillis par François Vila et Mathilde Mottier lors de la sortie du film en France.