“J’ai commencé à écrire «La dette ou la mort insolite» il y a sept ans, en août 1989.

C’était à la fois une période critique de ma vie personnelle et une époque difficile quant à la vie quotidienne en Colombie. Les personnes avec qui je venais de terminer mon premier film me laissaient avec une dette importante, et parallèlement, le pays sombrait dans la logique du crime impuni.

Depuis lors - et je l’ai découvert lors de l’écriture - j’ai compris beaucoup de choses sur la Colombie et sur ma vie personnelle.

La Colombie est un pays criblé de dettes : une dette extérieure de pays du tiers-monde, de pays sous-développé et une dette intérieure douloureuse, une dette de sang, une dette à vie qui s’exprime chaque jour à travers la misère, le crime, l’impunité et la corruption… A un niveau individuel, j’ai pris conscience de la dette qui consume tout un chacun : depuis l’enfance, on nous apprend ce que l’on doit faire. On nous répète : Tu dois ! Tu dois être gentil ! Tu dois travailler ! On aurait pu dire «tu peux faire ça» mais on a choisi de devoir plutôt que vouloir. Cette «dette», dont on ne sait d’où elle vient, grandit au fil des ans. C’est comme un péché, comme le péché originel, hérité d’Adam et Eve. Ce pays a développé un fort sentiment de culpabilité. Il est tout entier dédié à l’Esprit Saint et les églises y sont aussi nombreuses que les écoles. C’est un pays qui cherche à exorciser ses fautes.

Aujourd’hui en Colombie, la mort a perdu son sens. La réalité finit par ressembler à celle de «La dette ou la mort insolite… ». Nous vivons avec la culpabilité de l’impunité : les délits les plus insignifiants sont punis de façon exemplaire, mais les plus grands crimes sont «exorcisés» comme des fantômes. Et le reste du monde nous méprise : pour la majorité, la Colombie est le pays des trafics de drogues, le pays coupable, une tête de turc, en quelque sorte. Je me suis souvent demandé pourquoi tant de peintres se peignaient eux-mêmes.

Au-delà des explications psychologiques, je pense qu’ils n’aimaient pas le visage qu’on leur avait donné, le regard qu’on avait sur eux. Nous, Colombiens, qui n’aimons pas du tout le visage qui nous a été donné, nous avons une urgence et un besoin énorme de raconter nos histoires, de créer notre regard sur le monde et sur nous-mêmes.“