Pourquoi avez-vous choisi la montagne comme décor pour A boire ?
Je trouvais cocasse d’être entourée d’eau pour parler d’alcool. Avant de choisir la neige et la glace, j’avais envisagé une île ou l’étranger. Mais dès les repérages, la montagne s’est imposée : les stations de sport d’hiver sont aussi artificielles que les villes dans les Westerns hollywoodiens. Une allée centrale fantomatique, des fausses maisons, un bistro, une seule boîte, un seul hôtel. Les personnages sont menottés les uns aux autres, aucun d’eux ne peut dire à un moment « je ne joue plus ». Comme le supermarché de Rien à faire, la station de ski de A boire fonctionne à la manière d’une scène de théâtre : c’est un endroit décalé, isolé, bloqué par le froid et par la pente. Une impasse, dans laquelle même le plus lâche ne peut pas faire autrement que de se confronter à lui-même.
Vous décrivez la station de ski comme le lieu d’une prise d’otage…
Un film, c’est comme un kidnapping, avec sa part de violence. Dans la vie, les histoires peuvent s’arrêter net, faute de combattants, faute d’énergie. Au cinéma, c’est moi qui tire les ficelles, je peux tout réparer. Gamine, j’avais entendu une interview de Jacques Dutronc, qui était mon sex-symbol absolu à l’époque, dire qu’une femme drôle ne pouvait pas être sexy. Ça m’avait laminée. Dans A boire (2004), j’ai rêvé qu’un homme et une femme, pourtant plombés par l’alcool, l’adversité ou l’échec, soient attirés l’un par l’autre jusqu’à désirer faire un bout de chemin ensemble. Mais évidemment, il faut être très volontariste pour réussir à pacifier la guerre des sexes. D’ailleurs, et c’est amusant, j’ai écrit avec deux hommes, Frédéric Jardin puis Thomas Bidegain dans une belle solidarité. Devant un clavier d’ordinateur, il n’y a plus d’homme ou de femme mais des scénaristes au travail.
Quelle est l’idée de départ de votre scénario ?
Quand j’ai rencontré Edouard Baer et Atmen Kelif il y a une dizaine d’années, par l’intermédiaire de Marco Cherqui, un de mes producteurs, j’ai eu le coup de foudre pour leur drôlerie. Dès ce moment-là, j’ai su qu’un jour nous ferions un film ensemble, qui témoignerait de ce qui nous réunissait, à savoir notre liberté à partir en vrille via l’alcool. Tout était là pour faire un road-movie entre copains, chaleureux, improvisé… Sauf que moi, je ne m’autorise pas la liberté des personnages de Husbands de Cassavetes. Peut-être parce que je suis une femme, que j’ai une famille, que je suis attachée à une certaine forme de pudeur. Au fil de l’écriture, j’ai délaissé le récit de notre amitié et de notre alcool festif, j’ai voulu percer le mystère de nos solitudes et de nos souffrances respectives qui nous poussaient à rechercher ces états d’ébriété. C’est, entre autres, tout le travail effectué par Edouard Baer. Sa composition parvient à marier des registres extrêmement différents et difficiles : sa douleur n’est jamais exempte d’ironie, sa drôlerie toujours teintée de désespoir. A boire est devenu un film sur l’épuisement d’une certaine adolescence. Comme si l’histoire s’écrivait après la fête, un lendemain de cuite, une fois qu’on est en mesure de comprendre ce qui s’est passé la veille. C’est le côté noir du film. J’ai pu me permettre de jouer avec ces tonalités d’émotions plus sombres parce que la fin du film est salvatrice. A boire est un film de transition. Les personnages ont 36 ans, ils vivent une deuxième majorité.
Pourquoi avoir donné un tel rôle à l’alcool au point d’en faire le titre du film ?
Si tous les verres de ce film étaient remplis d’eau, les personnages se suffiraient à eux-mêmes. Car dans le besoin d’alcool, il y aussi le besoin des autres, le besoin de se raconter des histoires, aux autres comme à soi-même. L’alcool libère la parole. Pourtant, dans A boire, il la filtre en même temps. Même saouls, les personnages ne mettent pas leur cœur à nu. Ni leur cul ni leurs tripes d’ailleurs. Ils viennent de se faire plaquer, ils sont anesthésiés sentimentalement, ils sont incapables du moindre jeu social, ils sont réduits à des fonctions très primaires comme se nourrir ou boire. L’attirance entre eux est ténue. Ils tombent amoureux à leur insu, à la dérobée, un peu par hasard.
Le personnage de Seb, l’ange par qui tout arrive ?
Dans la première version du scénario, le personnage de Seb était un ange envoyé par un Dieu pour que deux personnes en perdition, incarnant le vice, l’un à travers l’alcool, l’autre à travers le sexe, trouvent la rédemption par l’amour. Le personnage de Seb a gardé quelque chose de cet ange un peu démiurge. A cette différence près qu’il est très réel et qu’il y a de l’égoïsme chez lui. Il sait qu’il est perdu si Inès et Pierre-Marie se séparent. Ce n’est pas seulement par bonté qu’il veut les réunir. Et dans son jeu, Atmen a su restituer les couches successives du personnage.
Vous convoquez un ange. Pourtant il ne s’agit jamais de morale…
La Bonté Absolue ou le Mal Absolu, on ne les rencontre pas souvent dans la vie. Moi, c’est plutôt les émotions confuses du quotidien, liées à la gêne ou à l’empêchement, comme la honte, l’indignité, la mauvaise estime de soi, le ridicule qui m’intéressent. J’y pousse mes personnages, c’est une constante dans mes films. Parce qu’une fois échus dans une situation a priori intenable, on peut alors les réparer, les réhabiliter, leur pardonner, voire tout simplement passer l’éponge. Dramaturgiquement, c’est très amusant à traiter.
Quel est le personnage principal du film ?
Le trio ! J’y tiens car c’est leur synergie alcoolique qui rythme le film. D’un certain point de vue, on est dans une structure très classique, avec les archétypes de la blonde, du bougon et du naïf. Mais comme ces trois personnages ont perdu le contrôle sur leur propre vie, ça les plonge dans une sorte de transe. Du coup, l’équilibre, naturellement fragile dans un trio, prend une tournure plus énervée, avec un côté bras d’honneur à la famille, au politically-correct, à la religion. C’est un trio rock’n roll qui s’ignore. A partir de ce moment-là, il suffit d’un rien pour que Seb, Inès ou Pierre-Marie devienne le personnage principal du film.
Quel est le personnage le plus désespéré du film ?
Pour moi, c’est Seb. Sa vie est un échec complet. Il vit chez sa mère, il va se marier à une femme qu’il ne connaît pas, il n’a pas d’amis. Les deux autres ont plus de ressources. Pierre-Marie a une vie derrière lui, avec un mariage, des enfants, une carrière médicale, de l’argent. C’est justement son problème. Il est monolithique, figé, sonné, il faut qu’il opère une révolution absolue. Inès, c’est une fille vivante, complexe. Elle n’est jamais exactement ce qu’on croit qu’elle va être. A la fois pleine de moralité et prête à se prostituer, lâche et courageuse… Elle sort des phrases toutes faites, comme une lointaine cousine de Shirley McLaine dans La garçonnière de Billy Wilder. L’idée du personnage d’Inès, c’est « une jolie fleur dans une peau de vache ». Elle défie les apparences et les préjugés, comme Emmanuelle Béart, qui s’est décidée à toute vitesse sur le scénario et a su s’emparer avec humour et humanité de ce personnage aimable et malmené. Son Inès m’enchante.
Inès et ses deux hommes. Vous sentez-vous proche d’elle ?
Extrêmement proche et solidaire. Pourtant, j’ai fabriqué une femme qui a absolument tout ce que je n’ai pas. Elle est immédiatement séduisante, elle n’a pas d’attaches, elle vit au jour le jour, elle n’est pas du tout sournoise tandis qu’un metteur en scène doit être un peu stratège. Elle est drôle sans chercher à l’être. La seule chose qu’on a en commun, c’est peut-être d’avoir un regard juste sur ces hommes.
Selon vous, A boire est-il une comédie romantique ?
Il y a une définition de la comédie que j’adore. « Une comédie c’est balancer un chat du 7ème étage et voir le nombre de tours qu’il va faire sur lui-même avant de retomber sur ses pattes ». Cette formule s’applique bien au film. Ils tombent, se relèvent, titubent, jusqu’à la scène finale où ils se redressent. Mais A boire n’a ni le rythme, ni la mécanique de la comédie romantique. Les rebondissements et les arnaques trop ficelées sont évités. Les personnages sont sans stratégie amoureuse, ils ne rencontrent pas les obstacles classiques de la comédie. Je crois que c’est surtout au moment de diriger les comédiens, plus qu’au moment de l’écriture que ça m’aurait posé problème. Qu’est-ce que j’aurai dit à Emmanuelle ou à Edouard ? « Là il faut que tu sois très méchant avec elle pour qu’elle t’en veuille énormément et que le lendemain pendant qu’elle te fait une scène tu retombes amoureux d’elle ? » C’est l’histoire qui est au service des personnages, plutôt que le contraire.
Un drame cynique ?
Pas du tout. Les enjeux de la comédie sont posés mais les héros résistent. Et j’aime ce point mort, comme au poker, quand on fait plusieurs tours avant que quelqu’un n’avance une carte. Quand Pierre-Marie arrive avec son plat de moules le soir du réveillon, tout s’accélère. Juste après, c’est la scène de réveillon qui est une scène de franche comédie inspirée par Blake Edwards et retravaillée à partir d’une improvisation d’Edouard. C’est une scène de climax. Et de fête, comme souvent dans mes films. Le mariage de Reines d'un jour, le réveillon de Rien à faire, le karaoké de Love etc. C’est vrai qu’au départ, je voulais écrire une franche comédie avec A boire. Mais au fur et à mesure du film, j’ai remplacé la drôlerie par une forme d’irrévérence. Dans l’histoire déjà, puisqu’il s’agit d’un alcoolique qui renonce à sa cure et d’une fille qui couche pour arriver à ses fins. Et dans la forme, indisciplinée, avec une intrigue qu’on suit et qu’on abandonne par moments, avec des temps de pause et des accélérations.
La scène finale est théâtrale…
J’ai écrit cette scène de fin comme une scène d’amour courtois du dix-huitième siècle. Je suis très touchée par l’écriture précieuse de Jean Eustache dans La Maman et la putain. Pour moi, ce sont des personnages stylisés, qui se vouvoient. Dans le bus, la chanson de Christophe les accompagne. Cette scène dure longtemps, on a le temps de tout observer : les regards entre eux et les regards caméra. Alors tout se superpose. Quand je regarde cette scène, je vois Inès, Seb et Pierre-Marie mais aussi Emmanuelle Béart, Atmen Kelif et Edouard Baer qui disent au revoir au film.
Comment avez-vous travaillé avec Dominique Colin, votre chef opérateur ?
Il y a une quinzaine d’années, Libération avait demandé à des réalisateurs du monde entier « Pourquoi filmez-vous ? ». La réponse de David Lynch était : « pour créer des univers et voir si ça fonctionne ». A chaque fois qu’on aborde une nouvelle collaboration avec Dominique, je lui rappelle cette phrase. Comment s’y prendre pour qu’on soit au cinéma alors qu’on est dans une vraie station de ski ? En l’occurrence, enlever tout ce qui nous embêtait, comme les doudounes fluos par exemple, qui donnaient un côté daté et documentaire au film. Il y a un énorme hors-champs dans le film.
Comment avez-vous choisi de découper le film ?
Pour moi, une comédie c’est physique, le corps doit pouvoir bouger, surtout s’il est sous l’emprise de l’alcool. En plus c’est un film où les gens mettent beaucoup de temps à aller les uns vers les autres et j’ai voulu garder cette distance vis-à-vis d’eux. Je ne voulais pas de plans serrés, je ne voulais rien leur voler. C’est un film pudique. A la fin, quand ils sont dans le bus, ils sont enfin proches les uns des autres et pourtant il n’y a pas non plus de gros plans. Je trouvais ça beau de les laisser tranquilles.
D’où vient le choix de la musique de A boire ?
Là encore, le film m’a surprise. Le rock s’est imposé avec deux morceaux : "You really got me" de The Kinks et "Should I stay or should I go" de The Clash. Comme le film est très français, jusque dans son écriture, nous avons déniché un jeune guitariste, Bogue, et nous lui avons demandé d’écrire une partition à la guitare électrique de 40 minutes. Ce qui est très surprenant, c’est qu’il a quasiment improvisé la musique à l’image.
Quels sont vos choix de montage ?
Il y a des films que l’on reconstruit complètement au montage, celui-ci, pas du tout : c’est le scénario. Comme je viens de le dire, A boire est un film rock’n roll et ma monteuse, Camille Cotte, s’en est vite rendue compte. L’alcool a donné son rythme au film. Le cas type, c’est la dernière scène dans le bar, quand Pierre-Marie n’arrête pas de répéter « Allez ! Encore un dernier verre ! ». C’est monté en jump-cut, comme un hoquet qui scande le rythme alcoolique.
Quelle est l’empreinte que A boire laisse sur vous ?
A boire, c’est une lettre d’amour écrite un lendemain de fête. Mon prochain film tournera autour des femmes. Je viens d’en terminer l’écriture et et il devrait s’appeler Vérifier le système.