L’envie de jouer dans A boire
Tout s’est décidé très vite à partir du moment où j’ai entendu la voix de Marion au téléphone qui me parlait du personnage d’Inès et me demandait de remplacer quelqu’un quelques semaines avant le début du tournage. Sa voix, ses intonations, ce sont des petits détails qui ont compté. A ce moment-là de ma vie, j’avais le sentiment que c’était la meilleure chose qui pouvait m’arriver. J’ai lu le scénario le soir même. A 5 heures du matin, j’attendais que le jour se lève pour l’appeler et lui dire oui. Le scénario m’avait émue. Et fait rire. En ce qui me concerne, particulièrement une scène, celle où Inès bascule du balcon de l’hôtel, se retrouve à poil dans la neige avec une peau de bête sur le dos, et ce type qui lui dit « c’est n’importe quoi cette tenue ! ». C’est absurde et c’est tout ce que j’aime ! Il y a peu de situations dans les films français que je trouve drôles, mais cette scène-là m’a fait exploser de rire.
Le portrait d’Inès
Inès est un OVNI ! Et pourtant, il y a quelque chose chez elle que je n’ai probablement jamais laissé passer dans mes autres personnages. Une forme d’abandon, une douceur. Elle est en état d’urgence, prête à tout pour trouver de l’argent, prête à donner son corps s’il le faut, mais en même temps, elle est d’une extrême gentillesse, jamais perfide ni rancunière même si elle a toutes les raisons de l’être. Le film la prend à un tournant, au moment où elle ne peut plus continuer à vivre comme si elle avait 20 ans. Elle en a 40 ans, pas de métier, pas d’enfant, pas de fric. Elle vient de se faire plaquer pour la énième fois, et en plus on lui laisse la note d’hôtel ! Plus le film avançait, plus elle me désarmait.
Composer le personnage d’Inès
La composition d’un personnage ? Je n’y crois plus. Je crois qu’on commence à comprendre les choses le jour où on met les chaussures, l’habit, la coiffure, le maquillage… C’est une façon de travailler. On tâtonne, on cherche, instinctivement. Pour jouer Inès, je me suis désarticulée, dans mes gestes, dans ma façon de dire les mots, de rythmer les phrases. Jouer l’urgence au ralenti, comme quand on va mal.
La féminité d’Inès
Avec ma minijupe de Barbie, mes bottes à poils, mon coquard à l’œil, je me suis rarement aussi ridicule. Mais en même temps, c’était parfait pour le rôle ! Marion s’est amusée avec ma féminité et je l’ai laissée faire. Même si Inès est belle et que ça l’a probablement aidée à gagner sa vie pendant longtemps, elle ne cherche pas à l’être à ce moment-là de son parcours. Elle survit, comme Seb et Pierre-Marie. Il y a quelque chose de physiquement gelé en elle. Le froid m’a aidée car j’étais glacée en permanence ! Une nuit, il faisait -28°, j’avais des talons aiguilles qui s’enfonçaient dans la neige, une robe très découverte, et je devais dévaler une pente dix fois de suite. Je n’osais pas dire que j’avais froid, mais je hurlais intérieurement. A force de ne rien dire, je me suis évanouie ! Et le formidable de cette histoire, c’est que cette scène n’existe pas dans le film.
Inès, Seb et Pierre-Marie, un trio dissonant
Pierre-Marie, Seb et Inès sont trois personnages profondément seuls. En mal d’amour et de chaleur humaine. Des personnages titubants qui s’accrochent les uns aux autres. Tout est remis en question à chaque instant, comme dans Les Lumières de la ville (City Lights) (1930) de Chaplin, où le milliardaire ne reconnaît plus son copain de fête quand il se réveille dégrisé le matin. Pierre-Marie, Seb et Inès peuvent être soudés comme une vraie famille, s’oublier l’instant d’après et se comporter comme des étrangers. C’est étrange, comme l’effet de l’alcool. Si on veut saisir les personnages, on est obligé de se glisser dans leur rythme, de les laisser rentrer en eux-mêmes ou s’absenter dans l’ivresse, de passer du net au flou, de laisser l’essentiel dans le hors-champ. A boire (2004) est un film en décalage. Dissonant. Jusqu’à la fin, où des possibilités s’ouvrent. Là, ils comprennent que leur rencontre aura été essentielle. Une rencontre non décidée, un hasard qui devient une décision. C’est un film qui parle de renaissance. Ou de naissance, plus simplement.
De la voix de Marion à A boire
Il y a des metteurs en scène dont on a l’impression qu’ils font toujours le même film, Marion non. L’écriture d’ A boire (2004) est à l’image de ce qu’on peut ressentir quand on voit le film. Il y avait quelque chose de presque inabouti au départ comme si, tant qu’il n’y avait pas de chair, d’espace, de décors, d’êtres vivants, il n’était pas possible de réellement savoir ce qui allait se passer. Je pense que Marion a dévertébré volontairement et son scénario et son tournage et ses acteurs, car il y a une vraie logique si je considère toutes les étapes. C’est ce qui, moi, m’intéresse. C’est un film sur une période de la vie où les choses vous échappent. Un film qui vous tombe dessus. Alors tout dépend du moment auquel vous le recevez.
Les traces d’ A boire…
Avec A boire, Marion m’a redonné envie de tourner. Après avoir joué le personnage d’Inès, j’ai pensé que j’avais tout à gagner à prendre des risques et à oser me balader dans tous les univers possibles et imaginables ! Je me suis aussi rendu compte que j’avais besoin de légèreté. Et je l’ai trouvée dans ce cocktail rock’n roll que Marion m’a offert.