Pierre-Marie, un rôle sur mesure
Non pas du tout. Marion a écrit le rôle de Pierre-Marie tout en sachant que j’allais l’interpréter, mais ce n’est pas un message de sa part, une façon de me dire « voilà ce que je pense de toi ». Je crois que le point de départ de A boire, c’est son intérêt pour les univers d’hommes. Et de là, leur rapport à l’alcool, duquel les femmes sont exclues. L’alcoolisme des piliers de comptoir est un univers presque sans femmes, voir contre les femmes. Ils veulent être seuls, entre eux, seuls à plusieurs. C’est vrai que c’est intrigant. Marion a voulu y voir une forme de grâce, de poésie, ou de chaleur. Mais moi, je ne crois pas que ce soit le cas.
Portrait de Pierre-Marie
Pierre-Marie est un médecin alcoolique, qui vient de se faire plaquer par sa femme. Sa carrière est foutue, il n’a plus aucune estime de soi. Il n’attend plus rien de personne, il est entièrement libre. Libre et autiste. Il n’affiche pas d’émotion, il n’écoute pas, il est très loin. En lui-même. Mais de temps en temps, avec des moments d’euphorie. Il a un plaisir pervers à déraper avec ses patients par exemple. Ce n’est pas seulement de l’inconscience quand il met en marche une scie sauteuse devant une gamine, c’est aussi du masochisme et du sadisme. Je crois qu’il se regarde, qu’il se provoque. C’est un trait d’humour du personnage. Mais quand Inès est là, il essaie de se tenir. Il veut lui montrer qu’il appartient encore au monde vivant des hommes qui ont plu aux femmes.
Pierre-Marie à contre temps
Dans une station de sport d’hiver tout le monde est dans une même énergie, dans une certaine vitesse. Pas Pierre-Marie. Il a sa propre façon de traverser le film. Il traîne son malaise physique, se planque derrière sa barbe, il a des traces blanches sur le visage comme s’il avait de l’eczéma, il accumule des couches de vêtements, il ne retire jamais son manteau. Quand il va au café, il est d’une lourdeur incroyable. Il est là, imbibé, à sa place au comptoir. Des sons lui parviennent, alors il réagit, mais à son rythme. Avec des lenteurs, des déséquilibres.
Jouer l’alcoolisme
Le rapport des alcooliques à leurs corps me fascine. Il y a ceux qui se cachent mais qui se trahissent par des tout petits gestes comme un lâcher de coude, ceux qui ont choisi de l’esthétiser, d’en faire un spectacle, ceux qui contemplent les choses comme s’ils n’y pouvaient rien, qui écoutent sans en être. Quand on est saoul, les gestes sont décomposés, plus lents, le corps cherche son équilibre. C’est un rythme de corps que j’ai pris beaucoup de plaisir à jouer. Pendant le tournage, je demandais toujours à Marion quelle heure il était. J’avais besoin de savoir si Pierre-Marie était en montée ou en descente. Dans un moment d’enthousiasme ou d’apaisement, de douleur ou de dégoût.
Inès, Seb et Pierre-Marie, un trio cyclothymique
Inès, Seb et Pierre-Marie pourraient tous les soirs se prendre dans les bras et ne plus se reconnaître le lendemain matin. C’est le côté cyclothymique de l’alcool. Les résolutions tiennent 24 heures, les enthousiasmes quelques heures. Ils ne sont pas là pour se rencontrer les uns les autres et encore moins vivre une romance. Les haleines ne s’y prêtent pas. Ils ne sont pas au courant que le film aimerait les voir vivre une histoire d’amour ou de tendresse. Ils résistent presque au film.
Inès parmi les hommes
Les mecs au comptoir sont très casaniers. Jours après jours ils retrouvent la même place, les mêmes voisins. Chacun, en boucle sur lui-même, se côtoie. Et tout d’un coup, une apparition. Une jolie femme. Ils ne vont pas moins boire pour autant mais ils vont se doucher le matin, se tenir un peu plus droit. C’est comme ça qu’Inès réunit Seb et Pierre-Marie. Elle réveille leur dignité. Chacun d’eux veut lui plaire. Et Pierre-Marie réunit Seb et Inès car ils ont besoin de lui. Ils le bousculent, le réaniment, lui donnent envie d’utiliser ses ressources. Pierre-Marie n’est pas complètement cadenassé. Il est touché par la fragilité d’Inès, il a envie de la protéger, mais en même temps il n’ose pas. Près d’elle, son humanité refait surface. Même les effets de l’alcool changent. Le soir du réveillon, il a un geste de kamikaze, de folie, de culot, de fantaisie. Elle l’a inspiré. Mais sans l’alcool, il n’aurait probablement pas été capable de ce coup d’éclat et il l’aurait perdue.
Le destin de Pierre-Marie
J’aime l’idée que c’est à partir du moment où l’on regarde quelqu’un, où l’on se laisse émouvoir, qu’il peut y avoir guérison ou rédemption. J’imagine que Pierre-Marie l’a compris, même s’il ne l’avoue pas encore.
L’empreinte de Pierre-Marie
C’est l’expérience de la solitude. J’ai découvert qu’on ne pouvait pas tout jouer à l’énergie, à la facilité, à la fantaisie. C’était difficile de jouer avec les autres un personnage qui, précisément, n’est pas avec les autres. J’avais le sentiment de ne pas être généreux. C’est peut-être un peu tard, mais j’ai découvert, à 37 ans, qu’il y des rôles passionnants sans être amusants, des vrais rôles, lourds, qui convoquent un acteur entièrement.