" 1968 est une année à marquer de deux cailloux blancs. Pour un certain mois de mai. Et pour le succès inattendu, stupéfiant, d’un film aussi peu soixante-huitard que possible. Un film janséniste, puritain ; où l’on écoutait interminablement les protagonistes discuter du pari de Pascal ; où l’on assistait longuement à la messe en compagnie d’un garçon qui osait se dire chrétien ; et où l’on voyait ce garçon intelligent, jamais ridicule (admirable performance de Jean-Louis Trintignant) passer la nuit à côté de la belle Maud (Françoise Fabian) en refusant toutes ses avances...
Ma nuit chez Maud marqua la consécration d’un grand cinéaste : Eric Rohmer. Et réconcilia pour une fois la critique et le grand public. C’est une fête, près de douze ans plus tard, de revoir Ma nuit chez Maud. Il reste l’un des plus beaux — si ce n’est le plus beau — des Six contes moraux. Moraux parce que moralisateurs ? Certes, non. Aucun des personnages des six films n’est exemplaire. Même pas ce garçon si chaste qui refuse la belle Maud par fidélité à une petite blonde qu’il ne connaît pas encore mais dont il a décidé de faire sa femme...
Si les contes de Rohmer sont « moraux », c’est qu’ils sont l’œuvre d’un moraliste. C’est-à-dire d’un homme qui se penche sur nos mœurs et regarde vivre ses personnages avec un respect infini... qui n’exclut pas une délectation suspecte. Et le secret de notre plaisir, c’est qu’il nous fait partager cette délectation. Mais le plaisir un peu trouble que nous prenons à ces jeux du cœur et de l’esprit nous empêche aussi bien de juger exemplaire la conduite du Jean-Louis de Ma nuit chez Maud que de condamner celle d’Haydée dans La Collectionneuse. « Il est mauvais de trop fouiller le cœur. Il y a de tout dans le cœur», disait Léo dans Les Parents terribles de Jean Cocteau. Eric Rohmer, lui, fouille sans vergogne le cœur et la tête de ses personnages. Et le mystère jamais résolu auquel nous nous heurtons — cette petite foule dure, irréductible, que d’aucuns appellent l’âme — nous interdit de porter sur eux aucun jugement.
L’aventure des Six contes moraux, Eric Rohmer l’a conduite sur dix ans, méthodiquement, rigoureusement. Cet universitaire, théoricien des Cahiers du Cinéma, dans la lignée d’André Bazin, n’avait encore tourné que quelques courts métrages et Le Signe du lion, quand il décida de réaliser six films qui auraient la même structure, le même sujet, la même esthétique. « J’ai toujours considéré Les Contes moraux comme un seul film, dit Rohmer, comme un recueil de nouvelles ». Six nouvelles racontant six fois la même histoire que Rohmer résume ainsi : « Tandis que le narrateur est à la recherche d’une femme, il en rencontre une seconde qui accapare son attention, jusqu’à ce qu’il retourne à la première. »
Il y eut d’abord (en 1962) l’étudiant de La Boulangère de Monceau (court-métrage). Il rencontre une fille dans la rue, en tombe amoureux et, pour la revoir, parcourt la rue de Lévis et la place Villiers, tous les jours, à l’heure du déjeuner. Tous les jours, il achète des gâteaux et décide de séduire la boulangère « pour la punir, dit-il, de croire qu’elle lui plaît » Trois semaines plus tard, il retrouve la fille n° 1 et abandonne la boulangère avec l’inconscience de Perdican envers Rosette.
Puis il y eut Bertrand, le timide, qui voulut imiter son ami Guillaume, séducteur cynique, et se jouer de Suzanne avant de revenir à la fille qu’il aimait en secret. La Carrière de Suzanne (moyen-métrage) date de 1963. Ce n’est qu’en 1967 que nous ferons la connaissance d’Adrien, un dandy, et de son ami Daniel, un peintre. Ce ne sont plus des étudiants mais des garçons de vingt-cinq ans. Ils passent leurs vacances dans une propriété près de Saint-Tropez. Ils rêvent de solitude et de silence pour « atteindre à l’unité ». Ils sacrifient à la mode et à un vague orientalisme dans le vent. Mais ils doivent partager la maison avec Haydée, qui collectionne les hommes comme d’autres les vases de Chine. Adrien s’obstine à résister à Haydée et finit par s’enfuir pour rejoindre à Londres sa maîtresse en titre.
La Collectionneuse a des supporters passionnés. Pour ma part, je continue de lui préférer Ma nuit chez Maud et Le Genou de Claire (1970). Si l’on devait faire référence, pour chacun de ces trois films, à un siècle déterminé, La Collectionneuse ne peut se situer qu’au XXe siècle, alors que Ma nuit chez Maud est profondément marqué par le XVIIe - peut-être à cause de Pascal — et que Le Genou de Claire évoque irrésistiblement le XVIIIe siècle des Liaisons dangereuses.
Alors que Jean-Louis et Maud, à Clermont-Ferrand, sous la neige, discutent de religion et de morale, Jérôme (Jean-Claude Brialy) et son amie Aurora, une romancière roumaine (Aurora Cornu) dissertent sans fin sur l’amour — au cours d’un bel été, au bord du lac d’Annecy. Aurora, c’est une nouvelle Mme de Merteuil poussant Valmont-Jérôme à s’intéresser à une très jeune fille, à peine sortie de l’âge ingrat : Laura (Béatrice Romand). Jérôme doit se marier dans un mois, en Suède, et prétend que toutes les femmes lui sont devenues indifférentes. Il se prête pourtant à l’expérience — sous prétexte de fournir à la romancière un sujet de roman — mais se contente de voler un baiser à Laura. Puis il s’intéresse à Claire, la sœur aînée de Laura, qui est amoureuse d’un garçon de son âge et se moque bien de ce quadragénaire barbu - (de film en film, les héros de Rohmer vieillissent au même rythme que leur auteur). Mais Jérôme, lui, est troublé par Claire. Il focalise son désir sur son genou et parvient, au bout d’une longue stratégie, à poser la main sur ce genou...
C’est tout et c’est le film le plus subtilement érotique de l’histoire du cinéma.
« Il n’y a dans cette histoire, dit Aurora à Jérôme, que la perversité que vous y mettez vous-même ». Bien sûr, et celle qu’y met le spectateur... Mais on comprend, grâce à ce film ambigu et fascinant, que le plus important se passe toujours en pensée. Au bord du lac, pendant ce mois de juillet, il n’est réellement rien arrivé. Mais dans le cœur de Laura, dans la tête de Jérôme, il s’est passé beaucoup de choses. Jérôme, surtout, a vécu toutes les affres du désir et les jouissances de la possession...
Comment alors croire à la vertu parfaite du Jean-Louis de Ma nuit chez Maud ? Sait-on ce qui s’est passé dans sa tête et dans son cœur ? Jérôme, Jean-Louis, Adrien et tous les héros des Contes Moraux sont des volontaristes. Jérôme s’est imposé, parce qu’il l’a choisi, de poser sa main sur le genou de Claire. Jean-Louis et Adrien — pour des motifs différents — se sont imposés la chasteté. Mais, ce faisant, à quels mobiles profonds obéissaient-ils ? Nous ne le saurons jamais tout à fait. Ce n’est pas faute pourtant qu’ils s’expliquent. Mais c’est tout l’art, admirable, de Rohmer.
« Nous devons montrer, dit-il, ce qu’il y a au-delà du comportement, tout en sachant qu’on ne peut montrer que le comportement ». Ses personnages sont piégés entre des images parfaitement objectives — qu’on peut donc interpréter de bien des manières— et un texte littéraire superbe mais si subjectif que l’on peut douter de son exactitude. Ainsi, dans Le Genou de Claire, voit-on Jérôme vivre une scène qu’il commente ensuite à Aurora. Et Aurora, à son tour, commente — et parfois met en doute— son commentaire.
Un peu moins subtil est le dernier des Six contes moraux : L’Amour, l’après-midi (1972). Cette fois, Rohmer nous ramène à Paris, entre Saint-Lazare et Saint-Augustin. Frédéric (Bernard Verley) marié, père d’une petite fille, très amoureux de sa femme et attendant un second enfant, se laisse peu à peu séduire par une ancienne camarade. C’est la bohème à l’assaut d’un jeune cadre très bourgeois. C’est, une fois de plus, l’histoire d’une tentation. Frédéric, lui aussi, a choisi la fidélité. Lui aussi a opté pour l’unité contre la multiplicité. Et il affirme avec sincérité que, depuis son mariage, toutes les autres femmes sont pour lui interchangeables. Lui aussi s’analyse longuement en voix off. Lui aussi échappera de justesse à la tentatrice. Lui aussi restera fidèle au choix qu’il a fait de la fidélité.
Car c’est cela le sujet des Six contes moraux. L’analyse d’un choix. Et l’analyse des raisons qui feront le héros fidèle à ce choix. Comme le disait Jean-Louis Tallenay, les personnages de Rohmer ressemblent à ceux de Stendhal. « Ils s’imposent des règles et se lancent à eux-mêmes des défis ». Ils imitent en cela Rohmer qui, tel un auteur classique, s’est fixé des règles draconiennes pour mener six fois de suite la même enquête obstinée sur la fidélité. Selon les méthodes du roman d’analyse à la française, de La Princesse de Clèves de Mme Lafayette à Adolphe de Benjamin Constant, il nous décrit des personnages qui étudient leurs réactions, qui éprouvent leur morale (chacun la sienne) comme, en chimie, on éprouve un métal.
On s’aperçoit alors que Les Six contes moraux étaient la préfiguration des apprentissages de Perceval. Dans les Contes, Rohmer joue sur l’absence de l’être aimé — qui crée un vide à combler. Et donc sur le désir et l’attente. D’où l’érotisme latent.
Dans Perceval le Gallois, il remplace l’attente par l’errance. Dans les Contes, il fait de la parole un instrument de connaissance. (L’utilisation du langage y est proche de celle de Marivaux). Mais il faut dépasser la lettre qui est mensonge pour l’esprit qui est vérité. Et c’est ce que fera Perceval. Le jeune, le naïf, l’innocent Perceval finira par comprendre que l’obéissance aveugle à des préceptes l’a rendu inattentif à la souffrance d’autrui. Par souci de bienséance, il n’a pas posé au Roi-pêcheur les questions qui l’eussent délivré. Or, l’amour est la seule règle.
Adrien, Jean-Louis, Jérôme ont encore beaucoup à apprendre. Frédéric est à peine plus avancé. Les héros de La Marquise d’O en savent déjà plus long. Mais c’est Perceval — à la fin de sa quête — qui pourrait être leur maître à tous."
Claude-Marie Trémois, extraits de l'article paru dans Télérama n°1563, 26 décembre 1979