Secret Sunshine est un projet que vous aviez en tête depuis pas mal de temps…
Lee Chang-dong : L’idée date de la fin de l’année 2002, juste après la fin du tournage de Oasis. Puis je l’ai un peu mise de côté car on m’a subitement demandé de travailler pour le gouvernement de l’époque en tant que Ministre de la Culture et du Tourisme. Après avoir été démis de mes fonctions, j’ai immédiatement recommencé à travailler dessus. Les premières versions différaient de ce qui existe aujourd’hui dans le film.
Le récit était beaucoup plus réaliste. Et j’avais dans l’idée de l’aborder à la manière d’un documentaire. Pourtant, le point de départ n’est pas si réaliste que cela. Une femme arrivant dans la ville natale de son mari décédé depuis peu pour y passer le reste de son existence ne me semble pas vraiment plausible. Mais au début du film, elle perd son fils. Cependant, ce nouveau drame n’est pas le point central de l’histoire. Ni sur ceux qui ont précédé.
Bien que cette femme ait traversé des moments extrêmement douloureux, elle les a surmontés à sa manière. Le film parle de l’après. Comme de ce garagiste qui commence à la fréquenter. Il n’essaie pas vraiment d’avoir une aventure ou une relation amoureuse avec elle. Il a surtout de l’affection pour cette femme meurtrie. Et c’est entre autres sur cette relation que se construit l’histoire.
Votre film aborde également la question de la religion…
La religion est un des éléments principaux du récit mais ce n’est pas pour autant un film sur la religion ou sur Dieu. Secret Sunshine est avant tout une histoire profondément humaine, qui parle des hommes et des femmes. Bien qu’elle ait l’air de subir les événements et d’agir dans un étant d’abandon de soi-même, Shin-ae est en réalité une femme forte, en pleine possession de soi.
Et s’il apparaît à priori que la focalisation se fait plus particulièrement sur le personnage féminin, il existe en fait un réel équilibre entre les deux héros. La ville où vous avez tourné offre un décor et une ambiance assez spécifiques à l’histoire…
Avant tout, le nom de la ville Miryang est important car ”Mir” signifie aussi bien ”secret” que ”dense”. Et le nom entier veut dire ”un lieu ensoleillé”. Mais nous lui avons préféré notre propre signification : ”secret sunshine” soit l’alliance du secret et du soleil. Miryang est typique de ces petites et moyennes cités coréennes. Construites selon le modèle des grandes métropoles, elles se sont suffisamment développées pour avoir perdu au fil du temps cette tranquillité, ce charme ou cette grâce - appelez cela comme vous le voudrez - qui les caractérisaient et qui ont disparu. Ce genre de ville vous invite régulièrement à vous demander ”pourquoi est-ce que je vis ?”.
Mais je pense que ces petites villes possèdent quelque part en elles la réponse à cette interrogation. Que la raison de notre existence s’y trouve quelque part. Je crois que l’homme ou la femme peuvent y trouver leur salut. Et que notre raison de vivre peut se trouver dans un lieu comme celui-là, humble, vide voire lugubre et pas nécessairement dans une réalité possédant une beauté ou un sens particulier. Et que nous pourrions y découvrir les intentions de Dieu, si celui-ci existait.
C’est la première fois que le personnage féminin est également le principal…
Je n’ai jamais pensé faire de Secret Sunshine un film uniquement centré sur le personnage féminin. Mais il est exact que très vite m’est apparu le fait que le rôle principal devait être tenu par une femme. J’ai l’impression que la notion d’un homme ayant perdu tout espoir n’est pas très crédible. Pourriez-vous éprouver de l’empathie pour un homme en quête de salut ? Je crois que vous risqueriez très vite de vous poser la question de la réelle profondeur de sa tristesse et de sa douleur. Je crois en revanche qu’une femme peut vraiment descendre plus loin qu’un homme dans le tréfonds de ses émotions.
En même temps, il y a une certaine force chez cette femme…
Shin-ae n’est pas une femme blessée et meurtrie comme elle apparaît à première vue, mais une femme qui simplement réagit de manière étrange et décalée aux événements qu’elle subit. D’une certaine manière, je la considère comme quelqu’un d’actif et même d’une certaine manière d’agressif. Elle possède au fond de son coeur ce que nous possédons tous, mais de manière légèrement plus marquée. Sa maîtrise de soi est puissante, mais, paradoxalement, ne la protège pas si bien que cela.
Dès le casting, j’ai pensé que JEON Do-yeon était une actrice capable de couvrir le très large spectre d’émotions qui existe entre une extrême force et une extrême fragilité. Elle est aussi obstinée et têtue que le personnage. Lorsque Shin-ae croit à quelque chose – que ce soit en Dieu ou les hommes, elle y croit de manière absolue. Et en revanche plus du tout lorsqu’elle n’y croit plus. Elle n’accepte aucune variation, aucune émotion intermédiaire.
Il est vrai que Shin-ae n’avait aucun caractère véritable avant que JEON Do-yeon ne s’en empare. Écrire un personnage n’a rien à voir avec la création d’un meuble. Ils ne jaillissent pas de mon esprit. Quelqu’un vient vers moi et c’est alors que le personnage se met à exister.
D’où l’importance de votre travail avec les comédiens ?
Les personnages sont les éléments-clés de mes films. Je crois profondément à leur existence et à la manière dont ils vont déterminer mon film, ses caractéristiques, son format et sa tonalité. Lorsque je réfléchis à un nouveau film, je pense aux personnages en premier lieu, bien plus qu’au scénario par exemple. Mais lorsque je vois les acteurs sur le plateau, je les vois à la fois comme les comédiens qu’ils sont mais aussi comme les personnages qu’ils incarnent. Moitié-moitié.
Ce ne sont plus vraiment des acteurs pour moi et ils n’ont rien à voir avec l’image qu’ils ont pu donner dans d’autres films. Le SONG Kang-ho de mon film n’a rien à voir avec celui de The Host ou de Memories of Murder. C’est vrai que je leur demande une très forte identification. Ce qui explique que je les aime tout en me disputant très souvent avec eux.
Le film s’achève sur ce qui nous apparaît comme un happy end…
Je ne dirais pas cela. Je ne crois pas aux fins heureuses. D’ailleurs je ne crois pas non plus que le concept de fin existe. Qu’est-ce qu’une fin ? Je crois qu’aucune histoire ne s’achève vraiment. La façon dont une histoire captive un public ou des lecteurs est due uniquement à une structure narrative. Ce qui n’est jamais le cas de la vie réelle. Donc si une histoire se conclut de façon positive ou optimiste, cela veut-il dire pour autant que la réalité est heureuse ?
Si l’on souhaite que le cinéma puisse, d’une certaine manière, avoir un impact sur les spectateurs – un peu comme des ondulations sur la surface de l’eau – le film ne devrait pas les renvoyer à leur vie quotidienne en leur faisant croire que les héros vécurent longtemps et heureux. J’ai le sentiment que le bonheur s’apprend. Les occidentaux sont nettement plus familiers avec le concept du bonheur. En revanche, c’est une notion que nous avons du mal à appréhender. Je ne l’ai pas appris et la plupart des Coréens passent leur existence sans l’appréhender non plus.
Vous parlez de Secret Sunshine comme d’un film ”normal” à la différence de vos précédents longs-métrages. Qu’entendez-vous par là ?
Après mon expérience en tant que ministre, je me suis interrogé sur ma capacité à refaire des films. J’avais l’impression de ne plus savoir filmer. J’ai voulu Secret Sunshine comme un film normal, et je ne suis même pas convaincu d’y être parvenu. Même après le montage, j’avais la sensation que le résultat aurait pu être encore plus simple, plus élémentaire dans sa construction. Je n’ai voulu aucun dispositif cinématographique stylisé. Juste des plans classiques. Contrairement à ce qui a été dit et à ma réputation qui veut que je multiplie les prises et épuise les acteurs, nous n’avons pas fait plus de prises sur ce film que d’habitude.
La seule idée que j’avais en tête avant le tournage était d’éviter les trop longues prises. À la place nous avons choisi de filmer avec plusieurs caméras, de façon à avoir en boite la même scène sous différents angles que nous pourrions utiliser pour le montage. Mais cela n’a pas toujours été facile et du coup, j’ai de nouveau filmé de longues séquences… Tout en essayant de filmer dans la continuité car cela me semblait particulièrement important pour le flux émotionnel…
Au début des années 90, vous avez délaissé l’écriture où vous connaissiez pourtant le succès au profit du cinéma ? Pour quelles raisons ?
Parce que j’avais de plus en plus de mal à écrire. Cela requiert de démêler un écheveau souvent complexe de pensées pour les traduire sous formes de mots et de phrases. Et bien que ma tête fourmille souvent d’idées, il m’est arrivé trop souvent de rester bloqué face à la page blanche. Mon cerveau était hors d’usage et je ne me rappelais de rien. Dans le cas du cinéma, et même si le processus créatif reste douloureux, les acteurs et l’équipe technique prennent le relais de votre esprit et d’une certaine manière, donnent vie à vos idées à votre place.
Vous avez également écrit pour le théâtre. Y a-t-il une similarité avec le cinéma ?
Le point commun entre ces deux arts est de donner à voir, de permettre une visualisation. Ce qui en revanche n’est pas toujours possible en littérature. Mais c’est le seul. Le théâtre est pour moi un moyen d’expression beaucoup plus conceptuel. Comme en littérature, les spectateurs savent que la signification et le sens profond de l’oeuvre, existent au-delà du texte. Ce qui n’arrive jamais au cinéma qui est par essence une illusion.
Selon moi il n’y a rien au-delà du film. Ils n’ont au fond qu’une seule chose à faire : ressentir le film. La notion d’autonomie ou le concept de projection qui existent au théâtre ne sont pas familières au public des salles de cinéma.