" On attendait la palme d'or pour « Secret Sunshine ». C'est son actrice principale qui a reçu le grand prix d'interprétation au Festival de Cannes. Récompense indiscutable. Jeon Do-yeon, trentenaire à l'allure délicate, illumine en effet cet étonnant mélo, qui mêle critique sociale, interrogations métaphysiques et sentiments profonds.

La presse de son pays, la Corée du Sud, a souligné que dans ce film « hors du commun », mademoiselle Jeon avait accepté d'apparaître à l'écran sans maquillage. Une audace ! Car, depuis ses 17 ans, Jeon Do-yeon est une star. D'abord vedette d'une série télé, elle incarne l'image populaire d'une fille simple et jolie, « positive », à laquelle le public a d'emblée envie de s'identifier. « Je jouais la copine, la fille discrète que Von pouvait facilement reconnaître comme faisant partie de sa propre famille, explique-t-elle. On m'avait adoptée. » A 25 ans, en se tournant vers le cinéma, elle choisit des rôles plus durs. Non seulement ces derniers lui valent la reconnaissance (deux prix dès son premier film) mais ils confortent son succès.

Jeon Do-yeon a conscience de son statut privilégié ; elle en parle sans fausse modestie. Elle joue dans « Secret Sunshine », le projet coréen le plus attendu de l'année ? Elle souligne que l'auteur du film est, dans son genre, une star. L'acteur masculin en est une autre. « Il leur fallait l'équivalent féminin. .. Moi ! C'était logique. .. »

Son réalisateur est, en effet, un écrivain réputé, qui n'a signé que trois longs-métrages, « Green Fish » (1996, inédit en France), « Peppermint Candy » (2000) et « Oasis » (2002), mais tous unanimement reconnus ; et la présentation de « Secret Sunshine » au Festival de Cannes est apparue comme la consécration d'un parcours qui a également vu Lee Chang-dong tenir le poste de ministre de la Culture, entre 2002 et 2004.

L'autre évidence du projet se nomme Song Kang-ho, l'un des acteurs-clés du cinéma coréen, connu en France à travers quelques films choc : « JSA » (2000) et « Sympathy for Mr Vengeance » (2002), de Park Chan-wook, le réalisateur d'« Old Boy », et « Memories of Murder » (2003) et « The Host » (2006), de Bong Joon-ho. Dans « Secret Sunshine », l'acteur n'intervient qu'en second plan, mais son rôle de garagiste (amoureux ?) et fataliste est déterminant. Avec lui, Jeon Do-yeon forme un couple jamais synchrone, qui devient bouleversant. « Il m'a beaucoup aidée, encouragée, explique l'actrice. Avant le tournage, je ne savais pas comment faire. Il voulait m'apaiser en me chantant sans cesse les louanges du scénario... Mais plus je m'y replongeais, moins je voyais comment j'allais pouvoir exprimer des émotions aussi intenses et traverser des situations aussi extrêmes. Je commençais à être intimidée. J'en ai parlé au réalisateur. Là, monsieur Lee a voulu me rassurer : "Les gens nous connaissent et nous attendent au tournant, m'a-t-il répondu. Nous n'avons plus qu'à nous surpasser .'"Et j'ai mesuré un peu plus la difficulté ! Je me suis dit : "Il faut absolument que je me prépare, que je lise, que je me documente... " Monsieur Lee m'a vite interrompue : "Ne pense plus à tout ça. Viens simplement avec moi à Miryang... "

Car c'est dans cette petite ville de province que tout le film se déroule, là qu'une femme débarque un jour avec l'espoir de prendre un nouveau départ et de "faire grandir son fils en pleine nature", comme le voulait son mari qui vient de mourir. C'est à Miryang qu'elle va connaître les heures les plus noires de sa vie, quitte à trouver au fond du gouffre du deuil et de la folie cet "ensoleillement secret" qui est, aussi, le sens du nom de la ville... »

« J'ai décidé de ne plus chercher à comprendre, poursuit Jeon Do-yeon. A Miryang, tout allait être évident. Mais non. Nous avons commencé à tourner et je ne saisissais pas pourquoi les plans devaient être si longs, pourquoi la caméra était si loin de moi alors que j'imaginais qu'elle aurait dû être au plus près de mon visage pour en saisir les sentiments... Je brûlais de poser des dizaines de questions... Et c'est monsieur Lee qui, lui, n'arrêtait pas de m'interroger ! Et qui m'imposait de ne "rien faire" dès que je cherchais à exprimer une intention.

Alors je me suis mise à vivre les événements, à éprouver directement les souffrances de mon personnage, de façon spontanée. Je ne pensais pas "C'est trop... trop tragique... trop flou... " J'y allais... en m'appuyant sur le seul point que je dois avoir en commun avec cette femme : je suis une obstinée. Ce qui est peut-être le cœur de ce personnage : sa volonté est absolue. »

Mais le plus troublant, pour une actrice, n'est-il pas de s'apercevoir à quel point la différence est à la frontière de la ressemblance ? « Quand j'ai vu le film fini, j'étais surprise. C'était si loin de moi... Et pourtant je me retrouvais, complètement, intimement, sur l'écran. Bien sûr, c'est parce qu'on ne peut jouer qu'avec ce que l'on est... » Elle hésite. « J'ai découvert ce que je n'avais jamais encore effleuré en moi. » Par exemple ? « L'instinct maternel. » Autre chose? Elle sourit, évasivement.

Philippe Piazzo