Entretien avec Rodrigo Plá (réalisateur) et Laura Santullo (scénariste)

 

Un Monstre à mille têtes marque votre retour au cinéma de genre dans la lignée de La Zona, votre premier long métrage, même s’il conserve une forte dimension sociale à l’instar du reste de votre filmographie. Pourquoi raconter cette histoire de cette manière ? Par ailleurs, le film aborde différentes thématiques (la vengeance, le complot…). Comment avez-vous trouvé ce juste équilibre qui permet à l’émotion de rester intacte ?

Rodrigo Plá et Laura Santullo : Il est très certainement possible de voir Un Monstre à mille têtes comme un thriller, mais si tel est le cas, ce retour au cinéma de genre relève plus de la coïncidence que d’une véritable intention. Au cours de l’écriture, nous ne pensons pas le scénario en termes de genre. Nous ne décidons pas à l’avance des règles que nous devrons respecter. Nous n’avons simplement jamais cette discussion. Tout dépend de l’histoire elle-même, de ce qui va arriver et à qui cela va arriver. C’est peut-être précisément la raison pour laquelle ce film est plus centré sur les émotions des personnages que sur une débauche d’action.

C’est vrai qu’il est question d’une escroquerie, que cela implique l’usage d’une arme, la présence de policiers, mais que ce soit au moment de l’écriture ou du tournage, nous avons surtout essayé de mettre en avant ce que vivent et ressentent nos personnages.

Vous avez l’habitude d’écrire vos scénarios à quatre mains. Comment avez-vous imaginé cette histoire ?

Laura Santullo : C’est difficile de déterminer le moment précis où surgit une idée. Généralement, quand nous tenons une histoire, celle-ci est la somme de différents éléments : impressions, livres, films, conversations, etc. Quelque chose commence alors à prendre forme.

Dans le cas du Monstre à mille têtes, et bien que nous ayons toujours eu l’intention de faire un film, j’ai d’abord commencé à écrire un roman. En fait, l’intrigue était plutôt claire dans ma tête, mais les motivations des personnages et la structure générale l’étaient moins. Coucher tout ça sur papier de manière très narrative m’a aidé à organiser le récit. Celui-ci est lié aux préoccupations et aux situations auxquelles nous sommes tous confrontés en tant que citoyens.

Si je devais nommer un catalyseur, je dirais ce documentaire canadien, The Corporation, qui traite de ces monstres corporatistes qui n’ont à l’évidence ni éthique ni morale. Cela a pris du temps, mais l’idée a fait son chemin, et le moment venu, je suis parti moi aussi chasser mon propre monstre.

La narration est fragmentée et permet ainsi d’aller au-delà de l’intrigue principale. Quelles étaient vos intentions ici ? Par exemple, comment avez-vous abouti à la scène finale du procès ?

R.P. et L.S. : En mêlant plusieurs points de vue, nous avions la possibilité d’enrichir notre histoire. Nous avions l’impression que si nous nous limitions au regard du personnage principal, le film ne rendrait compte que d’une seule opinion et empêcherait la survenance de tout conflit éthique. Au contraire, la multiplicité des points de vue permettait de prendre de la distance par rapport aux vicissitudes et aux émotions de Sonia Bonet tout en offrant plus de latitude dans l’interprétation de ses faits et gestes.

De plus, nous aimons à penser que ce que nous sommes, ce que chacun de nous est, dépend de la manière dont les autres nous voient. Ce sont les autres qui nous définissent comme sujets. C’est de là que nous est venue l’idée de jouer avec des miroirs, qui non seulement reflètent mais distordent notre regard forcément subjectif sur le personnage principal.

Cela permet de laisser plus de place à l’empathie, mais aussi à la peur et au rejet en fonction du vécu de chaque personnage qui croise la route de cette femme.

Jana Raluy, à la fois fragile et obstinée, est impressionnante dans le rôle de Sonia Bonet. Comment l'avez-vous choisie ? Et les autres comédiens ?

R.P. : Le casting a pris beaucoup de temps, et bien qu’il y ait des gens qui puissent le faire sans que je sois là, je pense en tant que cinéaste que c’est fondamental d’y participer, d’autant que j’aime ce travail. J’ai besoin de rencontrer les comédiens qui donneront corps à nos histoires, de travailler avec eux, même sur une courte période, afin de comprendre leur manière de penser, de voir s’ils sont suffisamment imaginatifs, s’ils sauront répondre à mes directives, etc.

Cette étape se transforme généralement en une sorte de laboratoire d'idées, les scènes sont mises bout à bout pour la première fois, nous testons les dialogues tandis que les comédiens improvisent, ce qui est très important pour moi.

Jana Raluy est une comédienne de théâtre. Nous avions eu la chance de la voir sur scène il y a quelques années, et nous gardions encore en mémoire cette incroyable énergie qu’elle dégageait. Quand nous avons démarré nos recherches, nous l’avons contactée et cela ne faisait aucun doute qu’elle était la bonne personne pour incarner cette mère de famille. Elle a cette étrange capacité à jouer sur une très large palette d’émotions.

Sebastian Aguirre m’a été recommandé par mon assistant réalisateur et ses essais n’ont laissé aucune place au doute non plus. Sebastian est d’un naturel confondant. Le reste du casting mêle des comédiens établis et d’autres moins connus qui font tous un travail extraordinaire dans le film.

Alors qu’il aborde des sujets extrêmement sérieux - l’amour, la maladie, la mort, le sens des responsabilités -, Un Monstre à mille têtes témoigne d’un sens de l’humour très sec et d’une ironie mordante. Est-ce la seule réponse possible face à l'absurdité de la vie moderne ?

R.P. et L.S. : Les sujets que vous énumérez sont effectivement très sérieux, et en même temps ils ne le sont pas tant que ça. Vous pouvez très bien dire qu’ils constituent le bagage de chacun d’entre nous. C’est pourquoi nous nous sommes efforcés de raconter cette histoire de façon impartiale.

Pour autant, l’absurde et le ridicule sont toujours là pour nous faire rire, même aux pires moments. La vraie vie est rarement d’une seule couleur, donc si nous avons bien fait notre travail, ce film ressemble un peu à la vie avec toutes ses composantes, dont l’ironie.