C’est vous qui avez eu envie de raconter l’adaptation de “ Pourquoi le Brésil ”de Christine Angot ?
Laetitia Masson : Maurice Bernart m’a appelée. Il avait une idée : me faire travailler avec Christine Angot. A ce moment-là, comme je le raconte dans le film, moi, j’avais plus besoin d’argent que d’idées. Et puis la sienne était particulièrement vague. J’ai donc répondu que je ne voyais pas ce que je pouvais faire pour lui. Et puis, poussée par Christine qui pensait que quelque chose était possible entre son écriture et le cinéma, et surtout poussée par l’idée que je devais gagner ma vie, j’ai décidé de faire ce que l’on attendait de moi : adapter le livre de Christine qui venait de sortir en librairie : ” Pourquoi le Brésil ? “. On a rencontré Jean-Michel Rey, il a dit « je le fais avec vous ». J’ai écrit le scénario, et les problèmes ont commencé...
Lesquels ?
Ceux que je raconte dans le film... et beaucoup d’autres... C’était un film impossible. Par rapport au livre, à ce qu’il raconte, par rapport à ce que les financiers du cinéma attendaient, par rapport à moi-même... tout était dangereux, mais c’est ça qui m’intéressait... C’est un film à part, qu’il a fallu inventer, à tous les niveaux...
On a eu très peu d’argent pour le faire, donc il a fallu trouver une méthode de tournage particulière pour que le film puisse exister, mais qui finalement a été dans le sens de ce je cherchais, sur le fond : filmer les choses, pas l’image des choses : pas de lumière additionnelle du tout, pas de décors décorés, pas de maquillage, un costume par personnage, des acteurs très peu payés donc avec un désir réel, des techniciens payés normalement mais avec des enjeux techniques risqués, du 16mm, de la vidéo... un film « anormal », hors « système ».
Ces contraintes économiques ont imposé au film sa forme : puisqu’il était fondamentalement et matériellement impossible de suivre le livre (impossible de filmer la vraie Christine en train de vivre sa vraie histoire d’amour, impossible d’aller à Montréal, à Genève, dans le sud de la France), il fallait pour ne pas le trahir raconter cette impossibilité... Le film devenait possible si on montrait l’impossible, et de cette façon il rejoignait le livre qui raconte l’irracontable...
J’ai donc imaginé une sorte de « détective réalisatrice » (plus « charlot détective » que Philipp Marlow) qui part à la recherche du livre, du cinéma et de l’amour comme le fait Christine quand elle écrit... et comme elle, j’ai rencontré sur mon chemin pas mal de difficultés... Il me semblait que la façon d’être au plus près du livre, c’était de vraiment m’interroger sur ce qu’il racontait...
Vous dîtes à un moment qu’il ne s’agit pas d’adapter le livre mais que celui-ci adapte le film...
Le livre n’avait pas besoin d’être adapté... il existait sans moi... Le film, s’il s’était adapté au livre aurait été forcément moins bien. Un livre, c’est de l’écriture... pas des images... Et moi je voulais faire un film qui vaille la peine d’exister, un vrai film de cinéma, pas juste une illustration du livre. Si on n’invente rien, pas la peine de faire quelque chose de plus, et de faire payer des gens pour aller voir du « déjà vu », du « prévu »... Donc je voulais vraiment partir du livre. Dans tous les sens du mot : qu’il soit le point de départ et trouver là où il m’emmenait. Et pour ça, il fallait que je le laisse me prendre, m’adapter, me transformer. Et il m’a transformée. C’est ce que je montre dans le film, le travail du livre sur moi... et j’espère que le film devient une sorte de lien entre le livre et les gens...
Quelle a été votre réaction à la lecture du livre de Christine Angot ?
J’ai trouvé le livre très violent, très loin de ma façon à moi de concevoir l’amour, ou de me le raconter... et en même temps, je le trouvais très puissant, et très beau dans sa façon de ne pas avoir peur de la réalité, de la contradiction, et de la violence justement... Mais le rapport qu’elle décrit entre ses deux personnages, moi je ne l’ai jamais vraiment vécu... donc je ne comprenais pas forcément tout ce qui se passait entre eux...
Dans le film, vous ne cachez pas cette incompréhension et votre peur d’être trop différente de Christine Angot pour arriver à vous approprier son livre...
Oui, je me demandais comment j’allais pouvoir filmer quelque chose que je n’éprouvais pas. J’avais peur d’être fausse, que le film soit faux. Alors que ce qui est fort dans les livres de Christine c’est qu’on a la sensation de quelque chose de vrai. Donc je me suis accrochée aux moments du livre que je « ressentais » le mieux. J’ai pris de grandes libertés avec les scènes. Je les ai dialoguées et mises en scène comme je les voyais. Je n’ai pas essayé d’être fidèle scolairement, j’ai voulu être fidèle sur le fond, en essayant de me rapprocher d’une vérité... mais ça n’a pas été si difficile parce que le livre est plein de questions communes à celles que je me pose, même si les réponses sont différentes... la question de la rencontre amoureuse évidemment... celle des origines aussi...
Le film s’achève d’ailleurs à Nancy, votre ville natale...
Oui, mais pas comme une forme d’aboutissement à moi-même, mais au contraire, j’espère comme une ouverture à une question plus large : d’où on vient et où on va... Comme c’est un film où je me mettais moi-même en scène comme le fait Christine dans son livre, ma peur a toujours été de faire un film qui n’intéresse que nous deux... Je voulais traiter au contraire de questions universelles, qui passaient à travers nous, mais pour rejoindre les autres, avant tout... Elle y parvient dans son livre, mais elle s’est toujours prise comme sujet, moi non, jamais. Donc j’avais peur de ne pas arriver à aller au-delà de moi-même...
Je me suis posée, et je les pose d’ailleurs dans le film, beaucoup de questions sur : réalité/fiction... est-ce que la vérité est plus dans la réalité ou dans la fiction, qu’est ce qu’on montre, qui on montre, quelle mise en scène des autres, de soi-même... le film mélange des parties « documentaires » et des parties « fictions »... et comme j’étais un des sujets de ce questionnement, j’ai pu ressentir la violence de l’intrusion du cinéma dans la vie, de la création, la manipulation possible, autant de questions que l’on se pose, il me semble, en lisant les livres de Christine... jusqu’où elle peut aller, jusqu’où je peux aller, jusqu’où « on » peut aller...
Comment est arrivé le choix d’Elsa Zylberstein pour jouer votre rôle et celui de Christine Angot ?
Arte avait refusé de donner de l’argent, d’autres organismes aussi, ainsi que d’éventuels coproducteurs... On n’avait rien. On attendait l’avance sur recettes et Canal+. Mais sans espoir... Les acteurs que j’avais contactés avaient tous refusé le film. Donc j’en étais arrivée à me dire que j’allais filmer des fourmis avec une caméra vidéo, que je mettrais une voix off, et que je raconterais ça : une sorte de récit catastrophe sur le cinéma, la solitude... bref, ça n’allait pas fort.
Et puis un jour dans un restaurant, j’ai rencontré Elsa que je ne connaissais pas et qui est venue vers moi pour me parler gentiment de mon travail... C’était la première personne qui faisait ça depuis très, très longtemps... On a parlé de nos projets, je lui ai dit que j’étais en train de renoncer à un film d’après le livre de Christine. Elle avait lu, adoré, et elle était d’accord pour jouer dans le film, quelque soit le scénario... on s’est revues... et le jour où on s’est revues, on a appris qu’on avait l’avance sur recettes...
Son interprétation est étonnante. Elle n’est pas dans le mimétisme mais elle est à la fois crédible dans les deux rôles...
L’enjeu et le risque étaient grands pour elle : elle avait à jouer deux personnages différents, faisant références à deux personnes vivantes : Christine et moi... Au début, Elsa voulait essayer de s’inspirer de Christine. Je lui ai dit d’oublier cette idée. Christine a une forte personnalité et une diction très particulière, l’imiter aurait été ridicule. Je voulais faire avec Christine comme avec le livre : ne pas la trahir sur le fond, même s’il fallait changer la forme...
Donc j’ai dégagé Elsa de ce problème de ressemblance physique et d’identification, et je pense que cela l’a libérée. Elle s’est occupée de l’intérieur du personnage et a fait le même travail que moi par rapport à l’adaptation : elle a retrouvé le livre et le personnage de Christine en elle... Pour jouer le rôle de la réalisatrice, c’était la même chose, pas question de devenir mon clone physique... mais je lui ai demandé de travailler sur le burlesque, le décalage...
Il ne fallait pas jouer un écrivain, ou une réalisatrice qui sont des métiers « invisibles », vus de l’extérieur... il fallait jouer deux personnages féminins, et comment l’une devenait l’autre et pouvait être aussi n’importe quelle femme dans n’importe quelle ville, dans n’importe quelle vie : la fatigue, l’impuissance, la recherche de l’amour, le conflit amoureux, tout le monde connaît... Et Elsa a joué ça : toutes les femmes en une femme. Elle n’a pas cherché l’effet... elle s’est cherchée elle-même, elle a trouvé dans chaque scène sa vérité...
Et le choix de Marc Barbé ?
Il m’avait marqué dans tous les films dans lesquels je l’avais vu jouer. Je sentais qu’il venait « d’ailleurs », c’est-à-dire qu’il était ou avait été autre chose qu’acteur... Il est à la fois lumineux et opaque, trivial et poétique... Il fallait quelqu’un d’étranger au personnage féminin, un autre vraiment « autre », vraiment différent, et qui garde son mystère pendant tout le film, que ce soit toujours un inconnu, pour la réalisatrice, pour Christine et pour nous... et Marc évoque tout ça.Jouer avec lui a, je pense, aidé Elsa, car il n’arrive pas avec une technique. Il en a une, mais qui lui permet juste de se plier aux contraintes du cinéma, il n’en a pas avec ce qu’il joue. Il est vrai, il fait vraiment les choses, il semble n’avoir peur de rien. C’était essentiel pour les rôles de Pierre et du mari dans le film...
Deux personnages très différents, deux forces très différentes : il a su rendre l’un tout en finesse et l’autre plus abrupt... Et puis il était juste par rapport à l’esprit du film, comme Elsa d’ailleurs : une grande générosité, aucun artifice, aucun caprice et le goût du risque... le projet n’était pas gagné d’avance, ni très confortable à aucun niveau...
Christine Angot a suivi le projet de très près ?
Je lui ai fait lire le scénario assez tôt. Pas pour avoir son accord mais plutôt son avis artistique. Je ne me suis jamais sentie censurée. Je savais que si le film était bon et juste, Christine l’aimerait.
Les chansons qui accompagnent le film sont toutes extraites du même album de Benjamin Biolay...
J’avais adoré son premier album et celui-ci, le 2ème, est sorti à peu près au moment où j’étais en train d’écrire le film. Je l’écoutais en boucle en particulier la dernière chanson, ” Négatif “ qui me semblait être un bon portrait de moi... les autres chansons racontent des histoires entre des serial killers et leurs victimes : on était dans le sujet parce que dans le film comme dans le livre, comme dans la vie : deux personnes l’une en face de l’autre sont potentiellement un serial killer et une victime...
Et puis sa musique est un mélange de lyrisme, avec les violons, et de quelque chose d’un peu râpeux. Je me disais qu’il faisait en musique ce que j’essaye de faire au cinéma. Il a tout fait pour que l’on puisse utiliser ses chansons malgré notre budget restreint. Donc peut-être que je ne me suis pas trompée en pensant que c’était une « rencontre »... et la rencontre, c’est le sujet du film...