Comment êtes-vous arrivée sur le projet de “ Pourquoi (pas) le Brésil ” de Lætitia Masson ?
C’est une histoire assez rigolote. Je dînais un soir dans un restaurant et je me suis retrouvée dos à dos avec Lætitia. On ne se connaissait pas. Je me suis tournée vers elle et je lui ai dit que j’aimais beaucoup ce qu’elle faisait. A ce moment-là, je jouais La Preuve au théâtre des Mathurins et elle est venue me voir. Dans ma loge, elle me dit des choses très gentilles et au moment de partir, je lui demande ses projets à elle. Elle me répond : « J’adapte Pourquoi le Brésil ? de Christine Angot. » Je n’en revenais pas. C’est comme si les anges s’étaient posés tout d’un coup sur nos deux têtes !
Six mois avant, j’avais lu le livre de Christine Angot et en le refermant, je m’étais dit : « Je veux devenir Christine Angot ! » Je ne plaisante pas du tout. Je l’avais entendue dans les médias, la manière dont elle se mettait en scène elle-même, sa vie. Je m’étais dit : « Elle veut tellement devenir une héroïne, finalement. » Lui donner un autre visage était une manière de transcender ses histoires. J’ai même pensé à acheter les droits du livre et parlé de cette idée à un ami producteur. J’avais aussi pensé à Lætitia Masson puisque Christine parle beaucoup d’elle dans son livre. Quand Lætitia m’a donné le scénario, je lui ai dit que je ne voulais même pas le lire, que je savais que c’était bien et que j’allais le faire. Au même moment, le téléphone a sonné pour lui apprendre qu’elle avait l’avance sur recettes !
Qu’est-ce qui vous avait touchée dans le livre d’Angot ?
Je m’étais retrouvée dans ce qu’elle disait du couple, de la solitude. Je trouvais qu’elle était exigeante, qu’elle essayait de trouver sa place dans le monde et dans l’amour. Elle passe constamment son temps à courir après l’incompréhension qui sépare les êtres, les hommes et les femmes. Pourquoi c’est si compliqué d’être à deux ? Pourquoi c’est cette personne et pas une autre ? Pourquoi les vexations, pourquoi trop d’orgueil, pourquoi ne pas pouvoir descendre des escaliers ensemble ? Ce sont des choses infimes, des questions que l’on vit tous et que Christine formule d’une manière assez crue et brute. Elle va droit au but.
Et puis il y avait le rapport au père, comment on est ancré dans des névroses à cause d’un passé dont on ne peut pas se débarrasser. Que l’on tombe amoureuse de tel homme et pas d’un autre a un sens par rapport à d’où on vient. Même si on souffre dans une histoire d’amour, on y reste parce que ça correspond à des névroses. C’est triste de penser ça, c’est une forme d’abdication mais c’est comme ça. On n’a pas une marge de manoeuvre très large en fait. On ne peut pas tellement échapper à qui on est.
Quelle a été votre réaction en lisant le scénario ? Vous n’étiez pas déçue que le film en train de se faire mette à distance l’histoire que raconte le livre ?
Pas du tout. De toutes manières, l’adaptation fidèle n’aurait pas été faisable. L’histoire de ce couple qui se déchire tient avant tout par l’écriture et l’univers de Christine.
Le film parle aussi de l’amour, des rythmes des couples mais Lætitia fait s’envoler le sujet ailleurs. Christine est constamment dans le vrai, elle parle des gens qu’elle connaît, de sa relation avec l’homme qu’elle aime. Je trouvais très brillant que Lætitia Masson se positionne elle aussi en tant que cinéaste. Elle ne pouvait pas tromper son monde, elle aussi devait se mettre au service de cette histoire. Quand elle tombe amoureuse du pédiatre, c’est pour créer Angot.
C’est un vrai travail d’actrice, un retour aux sources, le désir de retrouver intimement ce que telle situation ou tel sentiment provoque en vous. La sincérité de Christine Angot a provoqué celle de Lætitia. Mais comme celle-ci est une cinéaste, elle a le droit de se cacher derrière des acteurs !
Vous incarnez à la fois Christine Angot et Lætitia Masson. Comment vous êtes-vous emparée de cette double interprétation ?
J’ai l’impression que j’ai créé un personnage à part entière à partir de ces deux figures. En fait, je joue Lætitia en train d’adapter Angot. Dès le début, Lætitia m’a dit qu’elle ne voulait absolument pas que je devienne un clone de Christine, que j’imite sa diction saccadée, sa gestuelle. C’était génial parce que je me sentais plus libre. Mais j’ai quand même eu besoin d’aller loin dans l’identification avec Christine, pour la digérer et faire ensuite à ma manière. J’avais l’impression de tout vivre comme Christine dans ma propre vie ! C’était devenu obsédant. Au point que j’ai eu du mal à me défaire du rôle. Sur le tournage, parfois je faisais « la prise Angot » !
Vous l’avez rencontrée ?
Oui, j’ai eu besoin de la voir beaucoup avant de tourner pour me nourrir d’elle. Les livres m’avaient permis de rentrer dans son intellect mais ça ne me suffisait pas. C’était avant tout des discussions pour apprendre à se connaître dans la vie de tous les jours. On parlait de nos histoires amoureuses, je me rendais compte qu’il y avait plein de points communs. On parlait aussi de choses plus intimes, sur son passé. Elle me disait : « Tout ce dont tu as besoin, je te le dirai. » Au début du tournage, je l’appelais à la fin de la journée pour lui raconter.
Ce n’est pas un poids d’incarner des personnes qui sont vivantes et proches de soi ?
J’avais une pression un peu plus grande, c’est vrai. Surtout avec Christine. D’autant plus que c’est sa vraie fille, Eléonore, qui joue dans le film. Mais c’était plutôt très excitant comment la vraie vie se mêlait au film. Quand on échafaude un personnage, c’est juste un scénario, un imaginaire, un metteur en scène qui vous donne de la nourriture. Là, ce qui était génial était que j’avais de la matière vivante, que je passais mon temps à m’identifier à quelqu’un qui était en face de moi. Je suis quelqu’un de très sensible et très perméable aux gestes des gens, ce qu’ils sont, ce qu’ils dégagent, comment ils parlent. Je suis un petit vampire, comme Christine et Lætitia !
Le livre de Angot vous a servi sur le tournage ?
Je connaissais le livre par coeur et je l’avais toujours avec moi sur le tournage. Ça énervait Lætitia. Elle me disait : « Lâche le ! » Mais c’était une manière de me rassurer. Et puis ça m’inspirait. Pour la scène où Christine se fait violer par Pierre, j’avais besoin de relire la description exacte de ce qu’elle ressentait. C’était comme un sous-texte auquel je devais adhérer tout en le mélangeant avec ce que je suis, mes états d’âme.
Comment s’est passé le tournage ?
Un rêve ! Lætitia, ça fait longtemps que je n’avais pas eu une rencontre comme ça dans ma vie et dans mon parcours de comédienne. On a tourné en caméra légère, sans maquillage et sans lumière, j’ai coupé mes cheveux et mes ongles... J’étais vraiment à nu et sans apparat mais j’ai accepté tout parce que je croyais en elle et que c’est quelqu’un qui me donne envie de me dépasser. Si j’avais des cernes ce jour-là, eh bien j’avais des cernes. Ce n’était pas grave. Tout ce que je vivais passait par mon visage. Elle m’a écrit une très belle lettre pour m’expliquer ses choix : « Je veux qu’on te voie, qu’on voie tes yeux, ton émotion, ton âme. » Elle était dans la simplicité et la recherche d’une sorte de pureté absolue.
Elle m’a donné confiance en tant qu’actrice sur ce que je suis moi. Comme si elle me disait de ne pas m’inquiéter parce que j’avais tout en moi. Je suis une comédienne très caméléon depuis le début de ma carrière. J’ai souvent composé des personnages bizarres et excentriques à la limite de la folie, des rôles qui sont une presqu’île de moi-même. Et là, c’est comme si on me disait : « J’adore ce que tu as à l’intérieur. Je t’adore, toi, Elsa. » Elle savait que j’allais exprimer un peu d’elle et de Christine mais je savais qu’elle voulait aussi qu’il y ait un peu de moi.
On me demande ça dans d’autres films mais là, c’est comme si je pouvais avancer non masquée... Je me suis sentie libre comme rarement. Comme jamais d’ailleurs je crois, hormis sur Van Gogh de Pialat.
Et la rencontre avec Marc Barbé ?
Marc est quelqu’un de très physique, violent même. C’est un acteur intense et brut de décruage, qui ne compose pas. Mais c’était une merveille de travailler avec lui. Il est tout de suite dans les scènes. Pour la première scène d’amour, on ne s’était pas rencontrés avant. Lætitia voulait filmer nos premiers regards, deux inconnus qui s’embrassent.
Qu’est-ce qui vous plaisait dans les précédents films de Lætitia Masson ?
Je trouve que ce sont des hommages magnifiques aux femmes. Lætitia met incroyablement bien en valeur les actrices. Elle parle de choses pas évidentes, de parcours de femmes à chaque fois bouleversants. J’aimais aussi le côté décadent de A vendre, que les personnages se dévoilent autres. Lætitia est très intéressée par les gens, par ce qu’il y a derrière. Elle voulait savoir qui j’étais avant de me filmer et ça nous a rapprochées. Elle sait bien regarder les gens. Avec Sandrine Kiberlain, c’est beau le travail qu’elles ont fait ensemble. Elles se servaient vraiment bien mutuellement.
Il y a aussi un désir fort de romanesque, qu’on retrouve dans Pourquoi (pas) le Brésil.
Lætitia a un sens très rare du cinéma, du lyrisme et des héroïnes. Elle sait magnifier les gens qui ont un destin simple et banal. Même le glauque devient beau et glamour. Elle a l’art de mélanger les images et les musiques, de filmer les visages et les gestes. Dans ” A vendre “ ou ” En avoir (ou pas) “, j’avais envie de sauter dans l’écran, d’aller dans les bars avec Sandrine Kiberlain ! Et puis elle aime les personnages qui sont en perdition, sur le fil, seuls, à la limite de la folie. Ça me touche beaucoup.
Quelle a été votre réaction quand vous avez vu le film ?
Je suis fière d’elle, de ce qu’elle a fait de moi, du lyrisme, de l’émotion et de l’humour qu’il y a dans le film. Ce film lui ressemble. Nous étions trois personnalités qui se sont rencontrées et de ça, Lætitia a sorti quelque chose de brillant où elle parle aussi du cinéma, de comment on investit un rôle ou un projet, du rapport aux producteurs, des acteurs... On peut foutre sa propre vie en l’air quand on est un artiste. L’art rentre dans notre vie de manière insidieuse et violente. Les acteurs français ne cessent de dire que dès qu’ils rentrent chez eux, ils sont eux-mêmes, ils ne pensent plus à leur rôle.
Moi, je suis le contraire. Cela a une incidence sur ma vie, je suis fragile, hyper-émotive. Des fois, j’étais limite en dépression pendant le film. Ce rôle m’entamait beaucoup.
Quand Christine parle de son père, quand elle écrit à Pierre : « Ca fait tellement longtemps que je t’attends, que je te cherche. »... Cette lettre est magnifique, c’est une des plus belles lettres d’amour que j’aie lues dans ma vie. Et finalement, le film de Lætitia est aussi une lettre d’amour à Christine, au cinéma, aux acteurs.