Parfois, il y a des histoires si simples, si humaines que nos cerveaux harassés ne parviennent plus à les voir clairement... C’est le cas de Jeunesse dorée, film à la fois intime et épuré, qui transfigure ce qui bien souvent nous est resservi comme un cliché : la quête de soi. Avec un titre ironique ? D’un point de vue matériel, oui : les deux héroïnes du film viennent des cités. Mais d’un point de vue humain, le titre est tout à fait sincère. Comme le symbolise l’affiche (avec une image absente du film) les deux jeunes femmes sont “saisies” dans un moment d’éternité. Elles sont dans la fleur de leur vie.

Elles ont 17 et 18 ans, et sont amies. Engoncées dans des univers familiaux lourds, elles trouvent leur compensation dans deux hobbies. Gwenaëlle pose pour un peintre ; Angela est chanteuse dans un groupe de rock. Pour les vacances d’été, elles décident de déposer une demande de subvention auprès d’une association municipale de Colombes. Leur projet consiste en une excursion photographique dans la France, à la recherche d’immeubles d’habitation au milieu de nulle part, en pleine campagne.  

Et, alors qu’il semble difficile pour le cinéma de montrer un duo de personnages sans que l’un devienne le souffre-douleur de l’autre, sans que la moquerie prenne le dessus, Jeunesse dorée préfère s’appuyer sur cette notion si impalpable qu’est la solidarité, mieux, la sollicitude. Dans le film, les gens se secouent, se secourent. Pourtant, apparemment, tout sépare Gwenaëlle et Angela, de leur couleur de cheveux à la manière d’aborder la vie. -”Oublie toi cinq minutes, ça ira mieux.“ dit la seconde à la première quand celle-ci lui explique, finalement, qu’elle souffre de ne pas “être capable d’un sourire, d’un mot gentil”. Elles ne sont pas faites du même bois mais vibrent sur les mêmes cordes. Toutes deux ont des comptes à régler avec leur famille. Mais là aussi, ces griefs semblent prêts à se dissiper, comme si l’air pur, l’espace allaient modifier la donne, leurs regards. Elles vont s’en sortir par le haut ou plutôt “par le large”. En découvrant le monde. Et la beauté durable de Jeunesse dorée vient du fait que nous le découvrons avec elles, et non pas à travers leur regard. Nous sommes leurs compagnons, pas leurs ombres portées.

La caméra reste d’ailleurs souvent à distance, comme lorsque qu’un photographe, au début du film, explique à Gwen et Angela le fonctionnement basique d’un appareil, la sensibilité des pellicules... Nous restons sur le trottoir d’en face, tout en étant au plus près d’eux. Jeunesse dorée est un film parcimonieux en gros plans. Ce qui renforce d’autant leur poids. Les moments de vérité adviennent en quelques mots et peu de plans. Du vieillard paisible sur une place de village à un propriétaire de champ, en passant par les ados d’une cité de Besançon, on entre comme par magie dans le quotidien des gens. La simple description des faits et gestes de chacun suffit, que ce soit une femme qui marche vers un supermarché ou l’un des hôtes de Gwen et Angela expliquant comment la chasse et la pêche font partie de sa vie.

D’une séquence à une autre, on a l’impression d’assister à la construction des personnages, sans qu’ils soient pris, et nous avec, dans une maille pré-établie. Lorsque Gwenaëlle repousse les avances d’un jeune homme, cela ne porte pas à conséquence. Dans la séquence suivante, nous les voyons heureux dans une fête de village. Comme dans Souviens-toi de moi, son moyen-métrage, la mise en scène de Zaïda Ghorab-Volta trouve sa force dans cette diversité d’émotions, ce mélange entre solennité et légèreté, et la liberté du film se mesure à sa faculté à ne pas répondre à toutes les questions. Les deux jeunes femmes, par moment, restent des énigmes. Comme les gars qu’elles rencontrent dans la montagne. L’un d’eux raconte à Gwenaëlle qu’un jour un enfant est venu le consoler parce qu’il avait pleuré. ”Pourquoi t’avais pleuré ?” demande Gwenaëlle. On ne le saura pas. La seule chose certaine est qu’après ce voyage, plus rien ne sera jamais comme avant. Le projet d‘un été s’est transformé en chemin de vie, au sens propre comme au figuré. Angela et Gwenaëlle s’étaient donné pour mission de photographier des immeubles “au milieu de nulle part” et, splendide métaphore, c’est elles qui seront révélées.

Pierre Gaffié