Premières scènes
Le film démarre sur un panoramique étonnamment lent, en sens inverse des aiguilles d’une montre, balayant un ensemble d’immeubles et terminant sur une jeune femme, l’air morose, à sa fenêtre. Et effectivement, Gwenaëlle, broie du noir en regardant au loin des immeubles dont elle se dit sans doute qu’ils resteront son seul horizon. Puis, toujours dans le même plan, nous nous approchons d’elle, et la caméra semble se faire oiseau (une métaphore qui sera confirmée plus loin dans le film) pour nous rendre comme confident de ce personnage. Comme pour nous dire : “Elle vous attendait”. La musique accompagne la séquence en créant deux rythmes distincts, tous deux au violon et piano, le premier contemplatif, le second plus emballé. Comme si la vie allait se mettre en marche, enfin, dans la vie de cette jeune fille.
Après les airs, la terre : des éclats bruns passent devant nous, comme en pluie. On enterre un garçon de la cité. Trois copains s’activent avec leurs pioches au milieu d’une petite assemblée, près du corbillard. Gwenaëlle s’approche lentement et jette de la terre au fond du caveau. Elle reste quelques secondes, puis rejoint son amie, Alexandra. Une autre jeune fille s’approche du cercueil, y dépose une lettre, puis une rose jaune. Un homme se tient à l’écart, près d’un bosquet. “C’est qui ?” demande Alexandra. “C’est son père” (celui du mort) répond Gwenaëlle. “Stephane m’a dit ce qu’il lui faisait quand il était petit, et là, tu le vois... C’est dégueulasse”. Nous découvrons en contrechamp la mère du défunt, presque souriante. Commentaire de Gwenaëlle : “Elle, elle croit à la réincarnation, elle s’en fout, elle dit que la vie sur terre est un passage”. En quelques minutes, et deux décors, Zaïda Ghorab-Volta a distillé une atmosphère mi-quotidienne, mi-intemporelle, comme une ancre de réalité dans un film qui va s'épanouir dans les échappées et l'aléa des rencontres.
Un film en trois mouvements
Jeunesse dorée est divisé en trois parties, reliées entre elles de façon fluide et poétique. La première demi-heure montre le quotidien des deux jeunes femmes. Toutes deux évoluent dans un contexte familial plutôt épouvantable (séquence très forte où Gwenaëlle va voir son père, à l’hôpital). Le ton frappe par la justesse des situations, leur virulence aussi.La deuxième partie montre le périple des deux jeunes femmes, qui quittent Colombes, en région parisienne, et sillonnent la France, des Ardennes jusqu’aux Alpes.
Première nuit passée dans un sac de couchage, à l’arrière de la voiture, puis chez “l’habitant” (très beau portrait de l’hospitalité ordinaire, des discussions impromptues, qu’elles aient lieu dans des cités ou sur un tracteur...), ou dans une chambre d’hôtel. Nous découvrons à la fois le travail des deux jeunes filles, et réalisons que leur projet était non seulement viable, mais passionnant, voire émouvant. Nous faisons plus intimement connaissance, avec Gwenaëlle et Angela. La troisième partie se focalise sur leur rencontre avec un groupe de jeunes gars, dans la Drôme, qui les accueillent dans une maison où ils vivent une partie du temps, en contact avec la nature, mais aussi dans l’entraide et la simplicité. Dans cette dernière phase du film, la réalisatrice établit un portrait où le temps ne semble pas arrêté, mais dilaté, et propice à l’évolution intérieure des personnages, principalement de Gwenaëlle, qui, malgré ses premières dénégations, aura le coeur nouée en repartant. Cette “liberté retrouvée” pour reprendre la merveilleuse chanson de fin de Brigitte Fontaine, s’accompagne d’images d’une beauté saisissante où les personnages se fondent dans la nature, qui en retour nous les révèle au plus près.
Les anges gardiens
Il y a une dimension proche de celle de l’ange gardien (jusque dans le prénom d’Angela) dans la manière dont Zaïda Ghorab-Volta filme les séquences de voiture. On volette, on tourne autour du véhicule, comme un oiseau. Quand Angela part chercher son petit ami (pour sa sortie de prison), et qu’assise à l’arrière de la voiture de ses beaux-parents, elle regarde le ciel, on sent déja que le film ne sera pas une énième variation sur les road-movies où la bagnole est objet de fascination. Au contraire, elle semble se fondre dans le décor, béton ou verdure, et acquiert une dimension quasi-poétique. Zaïda Ghorab-Volta prend le parti d’une psychologie induite, qui naît peu à peu..
L'éveil à la sexualité
Cela tient une place prépondérante dans le film, mais les choses s’établissent sans grossissement du trait. Avec même quelques paradoxes : Gwenaëlle par exemple, pose pour un peintre tout en étant gênée par l’amour physique. Très symboliquement, Angela perd sa virginité quelques jours avant le départ (alors qu’elle n’avait aucune certitude sur le succès de la subvention) et cela, peu après l’enterrement du copain de la cité. La mort et l’amour semblent se répondre. Gwenaëlle, elle, est bloquée, que ce soit sentimentalement ou physiquement (“Je ne sais plus embrasser” dit t’elle à l’un des garçons de la montagne) alors qu’Angela est plus extravertie, du moins en apparence : “Je suis pas une baba-cool, je fais pas le boulot des mecs !” annonce-t-elle à un des jeunes de la montagne lors d’une excursion. Mais là aussi, les caractères des deux jeunes femmes ont sans doute vocation à changer, à muter...
La dernière scène
Le film s’achève, paradoxalement, sur un voyage en train, dans le “petit train jaune”, ligne à ciel-ouvert qui traverse une partie des Pyrénées-Orientales. Ebouriffées, les deux adolescentes sont heureuses. Pourtant nous ressentons, comme elles, un noeud, une émotion. Une tristesse presque euphorique ou une euphorie baignée de tristesse. De quoi sera fait demain ? En attendant Angela la “forte” pose son visage sur l’épaule de Gwenaëlle la fragile. Le train disparaît dans un tunnel. De droite à gauche, la encore, comme dans le premier plan. Mais entre temps, elles ont grandi, et nous sommes devenus confiants pour elles.
Pierre Gaffié