En 2000, vous obteniez le César de la Meilleure Actrice pour Haut les coeurs !, votre première collaboration avec Sólveig Anspach. Ce film a-t-il marqué un tournant dans votre carrière ?
Étant directement concernée, j’ai du mal à avoir le recul nécessaire pour répondre à cette question. À l’époque, j’étais jeune actrice mais j’avais déjà pas mal de films à mon actif. Je ne sais pas si professionnellement, cela a été un tournant ; en tous cas il y a eu très clairement une reconnaissance de mes pairs. Sur le plan personnel, cela m’a fait énormément plaisir et beaucoup rassurée sur le chemin parcouru.
Dans l’autobiographique Haut les coeurs ! vous incarniez le double cinématographique de la réalisatrice, celui d’une jeune femme enceinte de son premier enfant qui apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein.
Une personne dont la vie et la mort grandissent de concert à l’intérieur d’elle-même, c’est difficile à interpréter. C’est même assez injouable ! À l’époque, j’avais un enfant âgé de quelques mois et j’ai pu m’imaginer ce que cela pouvait signifier. Mais je ne savais pas si je pourrais être crédible dans un registre hyper réaliste et douloureux. Jusque-là, j’étais abonnée à la comédie. Avec Sólveig, on avait établi un mode de collaboration qui est resté le même pour Lulu femme nue. C’est assez troublant. À l’évidence, il y a entre nous une vraie communion artistique. Et de notre travail sort toujours quelque chose de très intime.
Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de retravailler avec Sólveig Anspach ?
Nous avons eu un vague projet. Sólveig voulait écrire une franche comédie. J’avais donné mon accord tout en n’étant pas complètement convaincue. Elle a dû le sentir et le film ne s’est pas fait. J’en ai été soulagée car je n’avais peut-être pas accepté le film pour les bonnes raisons. Pour nous retrouver, il fallait ne pas se tromper et s’engager sur un film fort. Finalement, la vie est bien faite !
Connaissiez-vous Lulu femme nue, la bande dessinée d’Étienne Davodeau ?
Non, Sólveig me l’a fait lire. J’ai beaucoup aimé l’univers de cet auteur, en particulier son regard très humaniste. Lulu, le personnage que j’interprète, va se rencontrer en rencontrant les autres. Je suis assez proche de cette façon de penser. S’interroger toujours sur soi-même dans un rapport très égocentré, c’est important mais on se révèle, on se découvre parfois plus dans notre relation à l’autre. Se protéger des autres, de la menace qu’ils représentent, étouffe plus qu’il n’épanouit.
Pour vous, qui est Lulu cette femme effacée, malmenée par la vie ?
Lulu s’est ensevelie dans un schéma qu’elle avait elle-même mis en place. Elle n’a aucune confiance en elle. Et un jour, mue par une force qu’elle n’imaginait pas, elle décide de prendre une journée pour elle. Cette journée se transforme en deux, puis trois, puis quatre jours… Et à un moment donné, elle s’aperçoit qu’elle n’est pas encore prête à rentrer chez elle. Elle a peu de chose à offrir à ceux qu’elle va découvrir en chemin. Mais elle les regarde avec tant de curiosité, de générosité, d’amour, d’absence de jugement surtout, qu’elle va s’illuminer à leur contact. Avec Lulu femme nue, on échappe aussi à une vision unilatérale que je trouve terrifiante et angoissante.
Laquelle ?
Cette vision qui vous fait penser que si on a de l’argent, du succès, on a forcément raison. Et que, si on n’appartient pas à cette catégorie, si on fait partie des petites gens, on a l’impression d’avoir tort ou de ne pas avoir voix au chapitre. Sólveig montre des êtres qui ont une intériorité, une humanité sans aucun misérabilisme. Des gens qui militent pour une certaine façon de voir la vie. J’apprécie cela énormément.
Cette façon d’aborder l’existence n’est-elle pas semblable à celle de Sólveig Anspach dans la vie ?
Si, complètement. Sólveig échappe à beaucoup de classifications. Elle est de culture islandaise et américaine, en même temps elle vit en France et elle a un enfant français. Elle baigne dans toutes ces cultures et n’a pas l’esprit de chapelle. Elle fréquente des gens très différents et c’est leur singularité qui l’intéresse. Elle s’épanouit dans un espace de création, de réflexion, sans être une intellectuelle.
Qu’aimez-vous en particulier dans l’univers cinématographique de la réalisatrice ?
Je l’aime elle ! Et ses films lui ressemblent. Ils sont constitués d’un mélange inhabituel de filles intelligentes mais pas intellectuelles, gentilles mais pas mièvres. Sólveig a frôlé la mort. Elle connait le poids de la vie, le prix des choses. Cela donne une personnalité très profonde. Sólveig est une bonne personne. Ce qui nous lie c’est une affection sincère.
Comment vous dirige-t-elle ?
Elle me guide tout en me laissant très libre. On sait l’une et l’autre qu’on peut se faire confiance. Je lui fais des propositions et on y va ensemble, main dans la main. Chez Sólveig il y a une absence de jugement qui rend les choses très agréables. C’est une relation particulière.
Pour l’entretien d’embauche, la scène d’introduction du film, Sólveig Anspach souhaitait des pleurs, vous lui avez offert encore mieux, un visage qui se liquéfie littéralement.
Je ne savais pas si j’arriverais à pleurer à ce moment-là. Et je lui avais fait part de mes doutes. Dans notre collaboration, je pense amener un fort principe de réalité à Sólveig qui peut-être si poétique et fantaisiste. Je veux qu’on y croit, que ce soit possible.
Cette première scène je la trouvais un peu sèche, avec des dialogues un peu courts. On s’est alors mis à improviser. J’ai ajouté cette phrase dans la bouche de Lulu : Je suis prête à donner beaucoup à l’entreprise. Plus Lulu exprime son désir de travailler plus elle s’enfonce, perd ses moyens et se décompose. Je trouvais que cela apportait de la justesse.