Comment est venue l’envie d’adapter au cinéma Lulu femme nue, la bande dessinée d’Étienne Davodeau ?

Je ne connaissais pas cette bande dessinée. Je l’ai lue sur les conseils de Caroline Roussel, la productrice du film et j’ai tout de suite été touchée par Lulu, cette femme effacée, devenue presque transparente pour ceux qui l’entourent, son mari et ses enfants, et qui peu à peu retrouve ses couleurs au cours d’un road movie initiatique. Cette femme, à l’image de tant d’autres, s’est perdue en chemin. Elle a oublié qui elle était vraiment. Je suis très différente de Lulu mais je la comprends et elle me touche. Il ne me restait plus qu’à convaincre Étienne Davodeau de me confier l’histoire de Lulu.

A-t-il été difficile à convaincre ?

Il n’y avait encore jamais eu d’adaptation de ses bandes dessinées au cinéma. Et il tenait particulièrement à sa Lulu femme nue. Accompagnée de ma productrice et de Jean-Luc Gaget, mon co-scénariste, je me suis rendue à une réunion chez Gallimard. Il y avait Étienne Davodeau, son éditeur et plusieurs personnes qui prenaient des notes. J’exposais mes idées et ma vision du film en ayant l’impression de passer un grand oral ! J’ai été plutôt rassurée en entendant de la bouche d’Étienne : La BD existe déjà, je n’ai pas besoin d’une photocopie. J’ai compris qu’il acceptait qu’on s’empare de son histoire avec liberté. Après, sachant que je n’étais pas la seule en lice pour cette adaptation, j’ai réussi à les surprendre en leur disant que j’avais un atout de plus que les autres réalisateurs…

Quel était-il ?

Étant d’origine islandaise, le climat polaire ça me connaît ! Je leur ai donc dit : Je sais tricoter. Il y a eu un silence, alors j’ai poursuivi : s’ils me confiaient cette bande dessinée, je leur faisais la promesse de leur confectionner des écharpes qu’ils pourraient porter au prochain festival de la bande dessinée d’Angoulême… Angoulême où il fait toujours si froid. Une fois la réunion terminée, j’ai serré la main d’Étienne et il m’a dit : Si on vous choisit, est-ce que vous pourrez nous tricoter, à mon éditeur et moi, en plus des écharpes, des bonnets et des moufles ?… ça m’a fait sourire, le courant était passé. Peu après, j’ai obtenu l’accord d’Étienne Davodeau.

Et vous avez tenu votre promesse ?

Bien sûr ! J’ai offert à Étienne et à son éditeur deux écharpes qui avaient la longueur du temps que nous avions passé à écrire le scénario avec Jean-Luc Gaget. Ce qui représente plusieurs mètres de laine islandaise ! Ils les avaient autour du cou lors du Festival d’Angoulême. Écrire un scénario, c’est un peu comme tricoter, on a des fils et on les tire... Symboliquement cela avait du sens ! (...).

Quel regard portez-vous sur Lulu et sur son cheminement intérieur ?

Le chemin que Lulu décide d’emprunter pour ne plus subir sa vie mais la vivre pleinement prend la forme d’une initiation - certes tardive, mais essentielle. Lulu absente à elle-même, regarde en arrière et s’aperçoit qu’elle s’est perdue en route. Cette route, elle doit la reprendre, et dans ce road movie qui l’a conduite à moins de 50 km de chez elle, elle retrouve par bribes son désir égaré, sa personnalité propre, une audace qu’elle ne se connaissait pas. C’est ce parcours que j’ai souhaité capter au mieux, ce retour à la vie : la capacité à rencontrer les autres, à éprouver à nouveau des sentiments, à tomber amoureuse, à suivre ses élans. C’est face aux autres qu’elle prend son autonomie et trouve enfin sa place, celle qu’on ne pourra plus lui prendre : la sienne. Être, ce que chacun redoute et désire le plus, à la fois acteur et metteur en scène de sa propre vie.

Lulu femme nue marque vos retrouvailles avec Karin Viard, après une collaboration marquante dans votre beau et poignant premier long-métrage Haut les coeurs ! en 1999.

Nous ne nous sommes jamais perdues de vue avec Karin. Mais pour se retrouver au cinéma, il nous fallait un projet fort, surtout après Haut les coeurs !. On ne voulait pas se décevoir l’une l’autre. Lulu, femme fragile, effacée, timide qui va se reconstruire est un rôle à contre-emploi pour elle. Karin m’étonnera toujours. Une fois encore, elle a réussi à me bluffer. Dans la vie, elle est tout le contraire de Lulu ! C’est une véritable locomotive dotée d’une incroyable énergie et d’une intelligence rare. J’aime cette femme. Elle est d’une extrême justesse dans ce nouveau registre.

L’élément déclencheur de la fugue de Lulu est un entretien d’embauche qui se passe mal…

C’est en effet le déclic. Après cet entretien, elle devait prendre le train pour rentrer chez elle, pour rejoindre son mari et ses enfants. Et elle le rate. C’est presque un acte manqué. Rien n’a été prémédité, elle va juste prendre du temps pour elle, se laisser porter au gré de ses rencontres. Auprès de Charles d’abord, elle trouve la tendresse et découvre le goût de la liberté. Il pose sur elle un regard aimant - ce qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps.

Entre Charles et Lulu il y a des scènes magiques pleines de pudeur, d’émotion et de sensualité. On découvre, grâce à vous, un Bouli Lanners sous un tout autre visage.

J’aime tout chez Bouli : l’acteur, le réalisateur et l’homme. J’ai eu envie d’en faire quelqu’un de séduisant, un homme dont on tombe amoureuse. Et qu’on ait envie de passer un hiver sous la couette avec lui ! Des hommes comme ça, il en existe mais on ne les regarde pas forcément. On est dans une société où il faut être beau, jeune, sportif. Pourtant il n’y a pas d’âge pour être amoureux, pour être heureux. Lulu femme nue raconte aussi cela. Pour moi, c’est un film sur le bonheur.

Quel est donc votre secret pour diriger avec autant de justesse vos acteurs ?

Je ne crois pas trop à la direction d’acteur. Cela tient sans doute à mes dix années de documentaires. À l’école du documentaire, on apprend à regarder, à écouter, à essayer de comprendre les gens. J’opère de la même manière avec les comédiens en essayant d’instaurer un climat de confiance sur le plateau. Ils peuvent s’abandonner, ils savent qu’ils ne seront pas jugés.

Ce que je recherche, c’est la sincérité. Lorsque Karin a lu le scénario final, elle m’a dit qu’elle ne pourrait pas forcément pleurer là où c’était écrit. Je me souviens qu’elle m’avait fait la même remarque sur le scénario de Haut les Coeurs !. Du coup, nous nous sommes mises d’accord sur le fait qu’elle ne pleurerait que lorsqu’elle le sentirait; non plus en fonction du scénario, mais en fonction de la sincérité du moment. Et c’est ce qui s’est produit sur le tournage, pour les deux séquences où Lulu « craque », celle de l’entretien d’embauche, et celle du garage avec Marthe.

J’ai aussi eu la chance d’avoir une bande d’acteurs formidables : Corinne Masiero, véritable amour dans la vie, qui incarne une épouvantable patronne de bar ; Pascal Demolon et Philippe Rebbot, les frères loufoques de Charles ; Marie Payen -avec laquelle j’avais envie de travailler depuis longtemps- qui joue la soeur de Lulu ; Solène Rigot sa fille, et puis Nina Meurice la serveuse du bar, ou encore Thomas Blanchard le réceptionniste de l’hôtel… et bien sûr Claude Gensac, que je trouve parfaite dans le rôle de Marthe. (...)

Cette fraternité est l’élément fondateur de votre cinéma comme de votre vie.

C’est capital, sans ça, à quoi bon ? J’ai l’esprit de troupe. Et je m’entoure depuis des années d’une fidèle tribu. En premier lieu, Jean-Luc Gaget, mon co-scénariste, puis Isabelle Ravazet, ma chef opératrice, Éric Boisteau l’ingénieur du son, le compositeur de musique Martin Wheeler, Anne Riegel, ma monteuse que j’ai connue à l’époque de la Fémis, et Marie Le Garrec ma complice et costumière. Ils me suivraient jusqu’au bout du monde et, ce qui ne gâche rien, ils sont talentueux. Se connaître si bien, c’est une force et un gain de temps. On n’a pas besoin de ménager les egos des uns et des autres.