Comment l'aventure a-t-elle démarré ?
Alors que j'étais en plein tournage de L'Assaut, Dimitri Rassam m'a proposé un scénario, à l'époque intitulé L'aviseur, d'après la vie de Marc Fiévet. J'ai rencontré son auteur, Abdel Raouf Dafri, et on a travaillé sur la réécriture pendant un an, tout en menant des repérages à Gibraltar car il fallait qu'on s'imprègne sur place de cet univers très particulier. Je dois dire que j'ai trouvé chez Abdel un formidable partenaire d'écriture : autour de la table, c'était toujours la meilleure idée qui l'emportait et il n'y avait pas de place à l'ego.
Qu'est-ce qui vous a touché dans l'histoire de Marc Duval ?
Ce qui m'a plu, c'est ce père de famille qui, d'abord pour des raisons financières, met le pied dans une mécanique qui va le broyer et se retourner contre lui : tout à coup, à cause de lui, sa famille est en danger et il se retrouve pris en étau entre les Douanes françaises et les narcotrafiquants. Car Marc est un type banal qui n'arrive pas à boucler ses fins de mois : tout le monde peut s'identifier à cet homme qui met le doigt dans l'engrenage avec une certaine inconscience.
J'aimais bien l'idée d'aborder cette histoire à travers la naïveté d'un personnage qui ne se rend pas bien compte des dommages collatéraux qu'il provoque et du danger qui le guette. J'avais envie de croire à ça et, du coup, je n'ai pas souhaité rencontrer Marc Fiévet, qui a inspiré Marc Duval, pour ne pas me laisser dévier de ma conception initiale du personnage. Après L'Assaut, que j'ai conçu et réalisé avec les hommes du GIGN, en collant le plus possible à la réalité, je voulais aller vers la fiction et m'approprier le parcours de Marc Fiévet.
Avez-vous mené d'importantes recherches dans un souci d'authenticité ?
Pour être franc, je ne savais pas du tout où situer Gibraltar sur une carte ! Ce qui m'intéressait, c'est que cette histoire était plausible à cet endroit-là et à cette époque-là. Elle est donc intrinsèquement rattachée à ce lieu particulier et à l'explosion, dans les années 80, du trafic de cocaïne et de haschich en provenance du Maroc.
Du coup, l'idée de mêler un Français à des mafieux italiens et irlandais, à des criminels écossais et marocains, et aux Douanes françaises et anglaises, m'a plu. D'autant plus que ce ne sont pas des artifices scénaristiques : quand on va sur place, on entend au moins trois langues dans la rue. Gibraltar est à un carrefour de l'Europe qui brasse des nationalités et des cultures différentes.
Comment les protagonistes se sont-ils esquissés ?
Il y a trois personnages masculins : Marc, père de famille, qui se situe du bon côté de la barrière et qui s'embarque dans l'aventure presque malgré lui; Claudio, qui, lui, est du mauvais côté; et enfin, le personnage de Tahar Rahim, inspiré de plusieurs personnes réelles, qui a un bon fond, mais qui est obligé de céder aux compromissions parce que la machine qu'il sert est déshumanisante.
Même s'il sait qu'il va broyer des vies, il n'a d'autre choix que d'aller jusqu'au bout. J'aimais bien l'idée de voir ce personnage de jusqu'au-boutiste qui croit en ce qu'il fait, sans flingue, ni badge : pour moi, c'est une sorte de cousin français du Kevin Costner des Incorruptibles et du Russell Crowe d'American Gangster.
Marc est souvent dépassé par les événements…
Ce que j'aime bien chez lui, c'est qu'il a des besoins primaires : c'est un instinctif, pas du tout un cérébral. Tous les personnages autour de lui disputent une partie d'échecs et déplacent leurs pions, que ce soient les Douanes anglaises et françaises ou Claudio qui a déjà négocié sa sortie avec les autorités américaines. Bref, ils ont tous un coup d'avance, tandis que Marc vit au jour le jour, sans aucune stratégie, parce qu'il pensait sincèrement que cette affaire durerait une semaine au plus.
Progressivement, il s'embarque dans une aventure qui procède par strates, où les risques sont de plus en plus élevés : il a d'abord rendez-vous dans une voiture, sur le bord d'un quai, puis, il s'occupe d'un petit deal de shit et – troisième étape – d'un trafic d'une tonne et demi de shit, avant de passer à la cocaïne et de finir par se faire arrêter avec six tonnes de marchandise sur un paquebot en direction du Canada !
Claudio est un personnage fascinant, mélange de douceur et de brutalité…
Je ne voulais surtout pas d'une caricature de mafieux, avec le holster et le revolver sur la poitrine, qui sniffe des rails de coke dans les boîtes de nuit : pour durer plus d'une décennie dans cet univers, il faut être un vrai stratège et faire preuve d'intelligence. D'ailleurs, dans ses témoignages, Marc Fiévet explique que Claudio était brillant. Car, même s'il s'agit du trafic de drogue, on parle vraiment de stratégie.
Quelles étaient vos priorités en termes de mise en scène ?
Je voulais réaliser un film à l'aspect sobre et classique, tourné avec de vrais objectifs de Cinémascope, et m'inspirer de l'imagerie du cinéma des années 70, en utilisant des filtres "chocolat". Car j'aimais bien l'idée de m'éloigner des codes traditionnels gris-bleus du film noir et de faire un polar sous tension au soleil.
Ma référence absolue était Zodiac de David Fincher et, tout comme ce dernier, je voulais prendre le temps et ne surtout pas surdécouper. On a essayé d'insuffler cette approche dans la déco et le filmage pour donner à l'ensemble un rythme classique, dans la lignée de Pollack et de Pakula.
Et le montage ?
Dès que je sentais qu'une séquence pouvait être coupée sans affecter le reste, je le faisais sans hésiter ! Je voulais que chaque scène apporte des infos et ne soit pas superflue. Ce qui m'intéresse quand je fais entrer un acteur dans le champ, c'est de comprendre ce qui motive le personnage et ce qui se passe dans sa tête. C'était d'autant plus important de réécrire le film au montage qu'il s'agit d'une mécanique d'engrenages. C'est la première fois que je consacre autant de temps au montage pour améliorer le scénario.
Le film se déroule il y a 25 ans. C'était difficile d'orchestrer une reconstitution d'une époque à la fois lointaine et proche de la nôtre ?
Sur le papier, ce n'était pas une période glamour. Du coup, on s'est demandé comment établir une charte esthétique, de couleurs, et d'accessoires. Mais ce qui m'a plu dans cette époque, c'est que sur le plan scénaristique, on n'était pas, comme aujourd'hui, dans l'immédiateté permanente : par exemple, on était obligé de prendre le temps de trouver une cabine téléphonique pour passer un coup de fil.
Du coup, on pouvait jouer avec les points de rendez-vous, qu'ils soient téléphoniques ou physiques. Dans cette veine, j'adore la séquence où Gilles Lellouche doit quitter la maison du mafieux pour alerter Tahar Rahim en pleine nuit : si elle s'était déroulée de nos jours, on se serait contenté d'un SMS envoyé de la salle de bain.
Comment s'est passé le tournage ?
On a tourné les extérieurs en Espagne et les intérieurs au Canada : j'adorais l'idée d'être parfaitement raccord au sein d'une scène entre intérieur et extérieur. Ce qui m'a plu dans la coproduction, c'est qu'il s'agit d'un vrai film international, avec des équipes composées de Français, d'Espagnols et de Canadiens. Pour l'anecdote, je me suis retrouvé à travailler à Montréal avec la chef maquilleuse de Ridley Scott et de Martin Scorsese !
Comment s'est passé le casting ?
Gilles Lellouche m'a dit oui le lendemain de mon mariage ! Je crois que je l'ai choisi au bon moment de sa vie : il vient de passer la quarantaine et il a acquis une maturité phénoménale au cours des deux dernières années. C'est un type qui a une grande intelligence par rapport à son jeu et à son personnage. Il passait tous les soirs du temps sur e-Bay pour trouver le même blouson de cuir qu'il portait dans les années 80 : c'était, pour lui, le costume du personnage. Il a fini par le dénicher et se le faire expédier d'Asie !
Quant à Tahar Rahim, je suis tombé raide dingue de lui : c'est un mec brillant. Il a une capacité de transformation et une aptitude à entrer dans la peau du personnage qui est hallucinante : il fallait le voir débouler en jeans-baskets, comme il est dans la vie, et le retrouver trois jours plus tard en costard-cravate avec son petit carnet !
Et Riccardo Scamarcio ?
Pour moi, c'était Romanzo Criminale avant tout ! Avant de le rencontrer, je ne savais pas ce qu'était une immense star et, quand je l'ai vu à Rome, j'ai compris. On a fait le tour de la ville en voiture, assaillis par des filles qui déboulaient de partout ! C'est un autodidacte qui a appris le français par lui-même et c'est un pur instinctif qui, là-dessus, se rapproche de Tahar. Je ne voulais surtout pas qu'il essaie de parler un français parfait, mais qu'il conserve ses maladresses.
Par ailleurs, on était d'accord sur la stature du personnage : Claudio a tout sur le plan de la réussite matérielle, mais il se sent seul en fin de compte. Au-delà du costume Gucci, de la grosse voiture, et des filles faciles, il s'agit d'un type qui a des envies de construction et de vie de famille.
Quelles ont été vos orientations pour la musique ?
On a travaillé avec Clinton Shorter, compositeur canadien qui a écrit la musique de District 9 et de Contrebande, avec Mark Wahlberg. C'est un guitariste de formation et, du coup, on a obtenu les sonorités hispanisantes que je souhaitais, et Clinton a vraiment su mettre en valeur la tension et la pression qu'on ressent dans le film. Ce qui m'intéressait avec la co-production, c'était de bosser avec un compositeur que je n'aurais pas pu approcher autrement.