Comment avez-vous rencontré vos comédiens et les avez-vous choisi ? Comment avez-vous abordé le projet du film ?
Helvécio : Lors de voyages que je fais depuis longtemps à travers cette région où nous avons tourné, appelé le Sertão ou le Nord du Minas Gerais. J’avais déjà tourné certains de mes courts métrages comme Nascente à côté de cette même rivière, São Francisco. Il y a un écrivain que j'aime beaucoup, João Guimarães Rosa, décédé dans les années 60, qui a écrit sur cette région comme personne. Son livre Grande Sertão : Veredas, m'a beaucoup inspiré et reste une des plus grandes oeuvres que je connaisse.
Il y a dans ce lieu quelque chose de mystique, magique, fantastique, qui demeure. Même si le Brésil est en plein essor, dans cette région, des technologies comme Internet et les téléphones portables sont arrivés il y a à peine 5 ans. Ça a changé la région sur certains aspects, mais pas complètement. La nouveauté peut arriver et s’installer, se mettre en opposition, mais elle ne peut pas bouleverser le Sertão.
J’ai visité la maison de Bastu pour la première fois il y a 9 ans, en 2003. Feliciano était encore vivant à l’époque, il est décédé en décembre 2007. Le choix des acteurs a été fondamental, mais très simple, ils étaient eux-mêmes. J'ai pris beaucoup de notes, je les ai énormément interrogés, j'ai passé beaucoup de temps dans leur maison, j'ai dormi là-bas, j'ai été traité comme un fils. Cette intimité et cette confiance entre nous pendant toutes ces années ont été essentielles pour le film.
En 2008, le scénariste Felipe Bragança est venu avec moi pour la première fois. Il a écrit une première version du script en 15 jours. Puis, quelques mois plus tard, Clarissa est entrée dans le projet.
Le film peut être perçu sur un niveau entre la fiction et le documentaire. Comment voyez-vous cette nuance ? Et comment avez-vous travaillé sur ces 2 aspects ?
Clarissa et Helvécio : Il y a toujours une part de fiction dans un documentaire, et inversement. Cette tension entre la réalité et l’imagination était d’ailleurs l’origine de notre intérêt pour ce projet. Nous souhaitions que ce soit les histoires réelles de Bastu et de Maria qui construisent le récit de Tourbillon, mais nous ne voulions pas leur donner trop d’informations. L’idée était de construire ensemble, à partir de leurs histoires, une nouvelle narration.
Au premier contact, Bastu nous a impressionnés par la manière dont elle racontait ses histoires, et également par la liberté qu’elle se donnait en mélangeant les événements et les rêves. Le personnage et la personnalité de Bastu nous ont profondément inspirés dans le développement du film. Nous voulions trouver la même liberté, le même ton. Nous voulions jouer avec la réalité et l’imagination jusqu’à ce que les frontières disparaissent. Bastu est une femme très intelligente, qui, comme tout conteur, est consciente du temps de la narration et de l’interprétation.
Faire un film était quelque chose de nouveau pour elle, mais elle s’y est livrée intégralement, à la fois attentive et curieuse. Elle a vu dans cette proposition l’opportunité de réinventer, de revivre certains passages de sa vie et de s’amuser des événements proposés par le script.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la nature et le rôle qu’elle tient pour vous dans l’écriture ?
Clarissa : La nature et le paysage sont une part intégrante de la vie de Bastu, Maria et d’autres personnes âgées de São Romão et sa région. Dans cette toute petite ville, si vous marchez 1 kilomètre vers n’importe quelle direction, vous vous retrouvez en pleine nature. C’est une part d’eux-mêmes, de leurs habitudes, de leur poésie, de leur imagination, de leurs rêves… Cela a une grande influence sur leur manière de voir le monde et leur vie. La rivière, les palmiers (appelés "Buriti"), les sources d’eau font toujours parties d’eux.
Par exemple, si on vous indique une direction, on vous dira d’aller tout droit, puis de tourner après l’arbre, de suivre le ruisseau… Je me sens chez moi dans cette nature.
Avec le temps passé sur place, j’ai appris la position du soleil selon les mois, la meilleure lumière, le nom des arbres, toutes les rivières et les ruisseaux, les fruits, les noms des poissons, les différentes îles de la rivière São Francisco (que l’on voit dans la scène finale)… Cela a d’ailleurs facilité le choix des lieux de tournage, des plans, des lumières…
Pouvez-vous nous décrire vos personnages et les rapports intergénérationnels ? Quels ont été vos choix ?
Clarissa et Helvécio : Bastu et Maria, toutes deux octogénaires, sont deux femmes fortes et pleines de vie. Elles conduisent la narration de Tourbillon aux côtés de leurs petits-enfants et neveux. Maria, c’est le mystère, la sagesse et la force du Sertão. Très ancrée dans les traditions locales, Maria a hérité de ses parents l’art des percussions. Sa musique, simple et authentique, évoque le temps passé et le monde qui l’entoure, ses croyances, l’amour, la souffrance et les rêves. Par son mystère, elle nous montre des vérités et des motivations qui nous resteront inaccessibles. Nous trouvons qu’il y a une véritable beauté dans cette incompréhension.
Bastu est plus sage, joyeuse, c’est une qui personne comprend les transformations de la vie. Elle est capable de dissoudre les frontières entre la réalité et l’imagination. Sa façon de voir les choses inspire une forme différente d’interaction avec le monde. Tourbillon commence avec la mort de Feliciano, le mari de Bastu, et suit cette dernière dans ses questionnements et son désir de se rétablir dans une nouvelle vie. Lors de cette quête, le film dérive et dévoile son environnement, faisant ainsi la place aux plus jeunes et au paysage local. Ceci apporte l’atmosphère de leur vie contemporaine.
Les jeunes personnages ont un rôle important dans le film. Ils portent de nouvelles formes de relation à la ville, au mariage et aux traditions. Ils ont un regard différent sur le monde et de nouvelles perspectives de la réalité. Dans ce contexte, les relations entre les personnages révèlent une tension subtile entre la réalité et l’imagination, entre la tradition et le mode de vie contemporain, entre la vie et la mort, le temps passé et le présent.
Pouvez-vous nous parler des mondes parallèles que vous évoquez dans le film ?
Clarissa et Helvécio : Dans Tourbillon, la réalité est le commencement de tout. Et dans cette réalité, il y a de la fantaisie. Nous avons éprouvé le désir d’effacer les limites entre la réalité et la fantaisie dans l’esprit du personnage principal, Bastu. Et ceci nous a conduit à rentrer dans différents univers parallèles. Nous pensons que le cinéma est un art parfait pour mélanger ces mondes et nous montrer que nous ne devrions pas les séparer, même si en apparence ils sont opposés.
Comment avez-vous fait vos choix visuels ? Photo, cadrages ? et pourquoi ?
Clarissa et Helvécio : Nous pensons que la photographie doit révéler nos personnages, leurs sentiments et la façon dont ils regardent le monde. Nous avons cherché une image naturaliste, soulignant le mystère, la force et la poésie qui existent déjà dans ce monde. Le mystère peut se trouver dans l’obscurité de la nuit, la force des personnages dans la lumière dure du Sertão, et la poésie dans les lumières plus douces du début de matinée et de fin d’après-midi. Ivo Lopes Araujo, le chef opérateur, a permis de faire de la photographie une partie intégrante à la scène, la portant, tout en respectant le temps et le rythme, tout en comprenant les motivations et les déplacements des personnages.
Nous avons également été préoccupés par ce que nous devions montrer dans les images. Il n’est pas nécessaire de tout montrer, au contraire, la caméra doit se détourner, s’éloigner dans une scène intime, filmer le paysage et les hors champ. Ceci en tête, nous avons exploré les portes, les faces cachées des personnages, l’obscurité… Nous voulions construire une atmosphère où les mystères de la vie étaient respectés. Le son a également un rôle fondamental dans le film, révélant ce que l’on ne voit pas, ce qui est hors de l’image.