Chercher le garçon est une comédie dans l’air du temps, ou du moins sur un sujet, la séduction par internet, qui s’inscrit fortement dans l’air du temps. Pourquoi as-tu eu envie d’aborder ce sujet ?
Avant tout pour en rire ! J’ai moi-même passé un peu de temps sur des sites de rencontres et j’ai rencontré quelques garçons comme ça. A chaque fois, je trouvais que la situation de la rencontre In Real Life, après les échanges virtuels, était vraiment une situation forte et riche dramaturgiquement, une vraie situation de cinéma.
Comme le racontait Hitchcock, une bonne idée de scénario, ça peut se résumer à boy meets girl. Ou alors... girl meets boys. J’avais très envie d’inverser le principe habituel, historique, où ce sont les garçons qui rencontrent des filles. Il me paraissait en plus, pour l’avoir expérimenté moi-même, que cette situation de la rencontre amoureuse In Real Life après avoir fait « connaissance » sur Internet, était hyper dramaturgique et cinématographique, chargée de suspense : va-t-il ressembler à la photo ? Quelle voix va-t-il avoir ? Sa personnalité correspond elle à ce que j’en connais déjà ?... Je me suis dit qu’il fallait faire un film avec ce dispositif.
Quel dispositif ?
Une suite de rencontres : une femme/un homme, qui ne se connaissent pas et se rencontrent via Internet. Tout ce qui était écrit, c’était le fil conducteur de l’histoire, pour qu’il y ait une évolution du personnage principal. Pour être plus précise : j’ai rencontré des comédiens en improvisant moi-même des situations avec chacun d’eux, et de ces impros sont nés les personnages du film. Ensuite chaque comédien avait son personnage dessiné à partir de ça, son « passé » sur Internet ; son annonce sur le site de rencontres imaginaire du film, les tchats, la photo d’Emilie, etc… La comédienne avait également ces éléments. Mais aucun, ni elle, ni eux, n’avait de texte écrit pour le rendez-vous. Le principe était de filmer, quasiment sur un mode documentaire, la rencontre de deux personnes qui ne se connaissent pas. La comédienne et les comédiens ne s’étaient jamais vus avant le jour du tournage, ils ne se disaient même pas bonjour avant que l’on tourne. Ils devaient se rencontrer sous l’œil de la caméra, en improvisant à partir de leur profil et leur passé sur le site de rencontres.
Donc, d’une certaine façon, le scénario est une collection de profils ?
Oui, sauf pour les personnages qui ne viennent pas d’Internet : Emilie, Gérard, Amir et la cousine, qui ont été écrits de façon plus traditionnelle. Pour les autres, les scènes étaient simplement dirigées, mais pas écrites. On prévoyait généralement une après-midi par rencontre. Je tournais en plans séquences, de 12 minutes à cause des limites techniques de l’appareil photo avec lequel on tournait, et je donnais des indications entre chaque prise, voire pendant les prises. On a fait en moyenne cinq ou six prises par rencontre, parfois moins. C’était tourné dans les conditions d’un documentaire, c’est-à-dire que l’opérateur panotait d’un personnage à l’autre en fonction de mes indications. On a ensuite reconstitué des champs/ contre-champ au montage.
Pourquoi cela ?
Parce que je voulais rester dans cette énergie d’improvisation que ne permet pas le champ/ contre-champ classique, à une caméra. Et je ne suis pas partisane de l’idée de tout « couvrir » de toute façon. J’aime la prise de risque qu’induit cette méthode de tournage. J’aime le direct. Parfois, j’interrompais les comédiens et leur disais de reprendre telle ou telle phrase, sans couper le plan, ou de reprendre au tout début de la situation.
C’est une façon de faire se rejoindre l’économie narrative et l’économie au sens financier du terme ? Rohmer est celui qui, en France, a porté ce principe à son apogée. est-ce qu’il t’a influencée ?
L’idée c’était de faire le film avec une tout petite équipe, dans des conditions documentaires. Pour avoir une véritable liberté de travail, une totale liberté d’invention avec les comédiens et sur les décors. Je n’oserais jamais me revendiquer de Rohmer parce que c’est d’une intelligence vertigineuse, pratiquement inatteignable. Mais, oui, bien sûr j’adore ses films, et j’ai suivi ses cours à la Sorbonne, où justement il parlait beaucoup d’économie. Il nous expliquait ce qu’il fallait mettre dans son sac à dos pour aller tourner...
Et que faut-il y mettre ?
Une bouteille d’eau ! Il nous expliquait aussi pourquoi il y avait une serviette à rayures qui cachait un radiateur dans Pauline à la plage, ce genre de choses très concrètes. C’était une mine pour quelqu’un qui souhaitait devenir réalisateur, et j’imagine que j’en ai gardé quelque chose. J’avoue que j’ai revu Le Rayon vert avant de faire mon film, notamment pour la fin et son petit miracle. Quand Emilie pose le pied sur l’île, je ne savais pas où je devais placer ma caméra : devais-je être sur le bateau avec elle, ou l’attendre sur l’île ? Et je me suis demandé : qu’aurait fait Rohmer ? Eh bien je crois qu’il serait resté sur le bateau, pour ne pas avoir d’avance sur son personnage. Hitchcock, lui, serait descendu.
Qu’as-tu fait avant Chercher le garçon ?
Après des études à la Femis, j’ai réalisé plusieurs courts métrages, puis j’ai collaboré aux projets d’autres réalisateurs. J’ai écrit un premier long-métrage qui ne s’est pas fait. Alors avec un autre producteur, j’ai écrit un second long métrage : Les Aventures de Françoise Frisson. C’était l’histoire d’une femme à hommes. Je n’ai pas réussi à le monter non plus, notamment parce que l’actrice principale n’était pas assez connue à l’époque. Aucun de mes films ne se faisant, je souffrais beaucoup. Je ne voulais plus écrire et ne pas tourner ! Et c’est là que j’ai eu l’idée de ce film.
Une grande partie de l’humour du film provient de la gêne des situations ?
C’est quelque chose que j’ai beaucoup vécu. Ce type de rendez-vous est assez cocasse généralement. Les rencontres amoureuses via internet, ça concerne plein de gens, mais ça n’avait pas été traité au cinéma, en tout cas pas comme ça. Ca modifie profondément les rapports, puisque d’emblée, il ne s’agit que de séduction. D’une certaine façon, je pense que ça pervertit la rencontre. Il y a quelque chose de trop programmatique. Alain Badiou, dans Eloge de l’amour, parle très bien de ça, de l’impossibilité de l’amour zéro risque. C’est pour ça que le film se termine de cette façon, sur une rencontre très hasardeuse, avec une personne qui ne correspond à priori pas aux critères d’Emilie : Amir est plus âgé, provient d’un autre milieu social, d’un autre pays... Et mine de rien, cela a aussi un sens politique pour moi.
Au fil des scènes, Emilie apparaît, en tout cas de mon point de vue, de moins en moins sympathique, de plus en plus conformiste, presque agaçante. Était-ce une volonté au départ ou est-ce que ça s’est révélé en faisant le film ?
Ce n’est pas forcément comme ça que je la vois. Plusieurs spectatrices – des filles surtout – m’ont dit que cette fille était inconsciente, voire désespérée, pour accepter, par exemple, de se faire attacher par un inconnu, ou d’aller seule se balader dans les collines avec le « bonobo ». C’est une « morte de faim », comme on le dit à Marseille ! En fait, je souhaitais aller de plus en plus vers la bizarrerie. Un cliché sur les sites de rencontre est que les gens n’y viennent que pour le sexe. Je voulais donc m’en débarrasser tout de suite, avec le type aux yeux bleus qui est éconduit dès le départ. Puis, en mettant Emilie dans des situations de plus en plus singulières, qu’elle accepte, je voulais montrer qu’elle est plutôt ouverte d’esprit au contraire. L’idée était aussi que les rencontres restent surprenantes et ne se répètent pas.
Il y a une expression que la critique utilise souvent à propos des comédies sentimentales, c’est « cartographie des sentiments ». Or, je trouve frappant à quel point vous associez, à cette cartographie des sentiments, une cartographie réelle, de Marseille. Comment avez-vous pensé le choix des décors ?
Le film longe la côte. Il y a d’abord, à nouveau, une raison économique à cela : sans moyen d’éclairage, le film devait au maximum se dérouler de jour, en décor naturel. Et c’est le bord de mer qui offre les plus beaux décors naturels. Gratuits de surcroît ! Ensuite, il fallait trouver un lieu qui corresponde à chaque personnage, qui le « raconte » en quelque sorte. Le cercle des nageurs, par exemple, pour l’homme qui veut voir Emilie attachée. Ou Callelongue pour le garçon romantique. En outre, comme le film se termine sur l’île du Frioul, qui est comme un eldorado pour le personnage, je trouvais intéressant qu’on le voie en permanence, à l’horizon. En fait, où que l’on soit à Marseille, lorsqu’on regarde la mer, le regard bute sur cette île. C’est en filigrane, bien sûr, mais symboliquement ça me plaisait que ce soit là, dans le cadre. Enfin, les comédies romantiques américaines, que j’aime beaucoup, se passent toujours dans une ville bien précise, une ville qu’on voit sous toutes ses coutures (c’est souvent New-York, mais pas toujours). Je souhaitais moi aussi inscrire mon histoire dans la réalité d’une ville, Marseille, avec cette lumière particulière, avec ces tempéraments, avec cette langue intarissable…
Il y a quelque chose de très trivial dans ton film. D’où te vient ce goût ?Oui c’est vrai. C’est quelque chose que je revendique. En prenant une comédienne de Plus belle la vie par exemple (pour le rôle de la cousine). Ça m’amuse, il y a matière à comédie. Je n’ai pas moi-même une grande culture de la sitcom, mais c’est quelque chose qui fait partie de nos vies. On peut trouver ça léger, ou même trop léger. Mais « trop léger », ce ne sera jamais un reproche pour moi !