Le Roman de ma femme est votre quatrième long-métrage mais le premier tourné en dehors de votre pays d’origine le Tadjikistan. Pourquoi avoir choisi la France ?
Le Tadjikistan a connu il y a quelques années une guerre civile dont les traces se font encore sentir. Le pays souffre de pénuries d’électricité l’hiver, les routes sont défoncées et il y a peu de travail sur place. Dans ce contexte, l’industrie du cinéma qui a existé a logiquement disparu et il n’y a plus d’acteurs professionnels. J’ai tourné trois films au Tadjikistan. Cela a été très difficile, presque comme si nous étions au front. Et puis j’ai décidé de faire une pause. Par ailleurs, cela fait quelques années que je vis en France et je souhaite naturellement m’intégrer à mon environnement, et en particulier m’intégrer à mon environnement culturel. Pour cela il me faut tourner.
Et quelle a été votre expérience d’un tournage en France ?
Ma première formation étant celle d’un comédien, peut-être est-ce pour cela que j’ai deux cauchemars récurrents liés à la scène : dans le premier, j’entre en scène et me rends compte avec horreur que j’ai oublié mon texte. Le second est une variante du premier : en plus de mes problèmes de texte, je n’ai pas de pantalon. Maintenant, grâce à ce film, j’ai un troisième cauchemar : nous tournons demain mais n’avons pas encore reçu l’autorisation de tournage.
Jusqu’ici, au Tadjikistan, je n’avais jamais eu de plan de tournage très strict. Le plan de travail dépendait de ce qui se passait dans ma tête, et pas le contraire. Et l’équipe s’adaptait - c’est vrai, comme elle le pouvait - à cette manière de faire. C’était sans doute un peu artisanal, mais c’est fantastique d’arriver à extraire une certaine harmonie du chaos le plus total. Le tournage de ce film s’est passé différemment. Il y avait un plan de travail validé à l’avance, il y avait une machine de production bien huilée, avec un côté presque autosuffisant un peu inquiétant. Mais c’est normal. Il y a en France de vieilles traditions de production cinématographique. En plus, vous êtes connus pour votre rationalisme, un côté carré. En regardant les jardins ou les boulevards parisiens, on peut apprendre la géométrie.
Le Roman de ma femme est un film français dans sa nature. Le contexte social bourgeois dans lequel se déroule ce drame et les enjeux dramatiques, évoquent les romans de Simenon…
C’est vrai que j’aime beaucoup les romans policiers, dont Simenon. Vous connaissez la différence entre une bonne et une mauvaise pièce ? Dans une mauvaise pièce les personnages déballent leurs secrets dès le début, mais dans une bonne pièce ils les gardent pour la fin. Dans un film policier les secrets ne se dévoilent qu’à la fin. C’est dans ce sens que j’ai utilisé les éléments du genre. Dans Le Roman de ma femme, il y a quelques lignes narratives qui, contrairement aux lois de la dramaturgie et de la logique, se décrochent de l’histoire, restent inaccomplies et non expliquées. Ces zones oubliées doivent être éclairées par l’imagination du spectateur au fur et à mesure qu’il entre dans l’histoire et en empathie avec les personnages. Si, bien sûr, cela se produit…
Dans mon film, il est question, pour l’essentiel, de l’impossibilité d’un amour authentique dans le monde matériel. Dans le saṃsāra. Et peu importe le décor dans lequel il se déroule. J’ai choisi un milieu bourgeois parce qu’il m’est devenu compréhensible et proche grâce à des oeuvres de la littérature française classique comme celles de Balzac, Stendhal, Flaubert… L’espace et les personnages de leurs romans sont pour moi plus réels que la réalité elle-même. Peut-être que de là découle ce côté romanesque ou romancé qu’il n’y a pas dans mes autres films, coupé de la réalité quotidienne, un aspect hors du temps, asocial. Le titre n’est bien sûr pas un hasard.
Auriez-vous pu raconter une histoire identique et la tourner au Tadjikistan ?
Oui, mais l’histoire serait devenue différente. Faire un film là-bas implique pour moi une dimension sociale très forte et un film peut-être plus ancré dans le quotidien. Prenez le cinéma de notre voisin et frère iranien. Depuis la révolution islamique, une génération de cinéastes comme Abbas Kiarostami ou Jafar Panahi a développé un cinéma social en réaction à la réalité de son pays. En France, au contraire, on peut s’en détacher et toucher à des choses plus existentielles. Quitter le Tadjikistan était une manière de proposer un cinéma différent. C’était également une façon de me mettre en danger. Mes deux premiers longs métrages, Le Vol de l’abeille et L’Ange de l’épaule droite ont été tournés dans mon village natal. J’étais entouré des miens : ma famille jouait dedans, les techniciens étaient pour la plupart des amis d’enfance. Puis j’ai réalisé Pour aller au ciel il faut mourir dans une grande ville. Ce n’était déjà plus la même chose. Sur le tournage du Roman de ma femme, je ne connaissais pas les techniciens. Il a donc fallu que j’apprenne à me faire comprendre. Ainsi le scénario a évolué au fur et à mesure de la préparation du film. J’écoutais et observais les comportements des gens autour de moi. Les comédiens n’hésitaient pas à me dire si certaines expressions utilisées ne correspondaient pas à une réalité française.
C’est votre premier film avec des acteurs professionnels. Comment les avez-vous choisis ? Comment avez-vous travaillé avec eux ?
J’ai choisi Léa Seydoux d’après des photos. Je ne l’avais pas vue dans des films. J’ai été intrigué par sa beauté qui peut avoir un air russe. Et j’ai travaillé avec elle non pas comme avec une actrice professionnelle, mais comme avec un modèle. Selon la conception de Bresson. Léa est très souple, confiante, consciencieuse et cela a été pour moi une grande chance.
Je voulais qu’Eve reste une énigme jusqu’au bout. Elle n’est que mystère. A l’écran, j’aime les visages qui ne bougent pas, qui ne manifestent pas leurs émotions, comme les masques du kabuki. Eve est comme ça, insondable.
Pour incarner Maitre Chollet, c’est Pascal Lagriffoul, mon chef opérateur sur mes deux précédents long-métrages, qui m’a suggéré Olivier Gourmet. Le travail avec lui m’a apporté un réel plaisir. Il a une large palette de jeu, une technique brillante et une mémoire d’éléphant. C’est un maître. Au cours de notre travail, nous avons fait évoluer les contours du rôle, nous les avons rendus plus doux et plus humains. Dans mes précédents films, avec des acteurs “non professionnels”, je faisais tout pour qu’ils acquièrent un espèce de flair théâtral, qu’ils prennent une certaine distance avec eux-mêmes. Avec Olivier et les autres comédiens, j’ai essayé de faire en sorte qu’ils soient justement eux-mêmes et, le plus important, qu’ils ne surjouent pas. Je les ai retenus.
Comment vous est venue l’idée de ce film ?
Il y a quinze ans j’avais écrit un scénario sur un homme qui passe une nuit avec une femme en sachant que le lendemain matin on le tuera à cause de cela. Ce sujet était lui-même lié à un poème inachevé d’Alexandre Pouchkine sur Cléopâtre qui propose à ses guerriers une nuit d’amour avec elle en échange de leur vie. Chez Pouchkine trois hommes répondent à la proposition de la reine. Le poème s’arrête là. L’atmosphère de ce poème et plus encore son caractère inachevé, ont éveillé mon imagination. Une autre source vient des films d’Alfred Hitchcock. Pendant longtemps j’ai été séduit par ses personnages féminins, par leur mystère froid et calculateur comme l’héroïne de Vertigo par exemple.
On peut voir ici dans un petit rôle, votre frère, Maruf Pulodzoda, qui joue dans tous vos films. Il incarne ici un réfugié tadjik…
C’est le troisième de mes films dans lequel il joue. Il est simple, tranquille, vrai. Il est pour moi le diapason avec l’aide duquel, j’essaie de trouver l’humeur juste pour le jeu des autres comédiens, et la direction du film dans son ensemble. L’histoire de son personnage - l’histoire d’un amour tragique, sacrificiel – est le reflet en miroir de l’histoire de Chollet et Eve, sa prémonition. Au début elle semble détachée du sujet, et puis elle joue pour Chollet le rôle de déclencheur. C’est précisément après ce double suicide que Chollet prend la décision d’aller voir Eve, tout en sachant comment cela peut se terminer pour lui. Cette histoire expulse Chollet de l’existence grise et vide dans laquelle il s’était enlisé vers une vie authentique mais brève comme une étincelle.