Ernesto Guevara n’est pas encore le Che. Il a 23 ans, termine ses études et partage avec son ami Alberto Granado le goût du sport, de la lecture et de la nature. Alberto est déjà médecin, spécialiste de la lèpre. Il est aussi amateur de romans sociaux, milite contre les injustices et distribue des tracts politiques. Ernesto, qui vient d’un milieu aisé, sort tout juste des romans de Jules Verne et des poésies de Rimbaud. On est en 1951. Les Beatniks américains font alors quelque bruit dans le monde, et jusqu’en Argentine on a entendu parler de ce grand rêve romantique moderne : larguer les amarres et partir Sur la route de Jack Kerouac.
C’est un soir de mélancolie et de fièvre qu’Ernesto et Alberto décident de partir à leur tour. Pendant presqu’un an, ils iront à l’aventure (mais sur un parcours étudié) en motocyclette, sur les routes de l’Amérique latine. “ Tout le côté transcendant de notre entreprise nous échappait alors, nous ne voyions que la poussière du chemin et nous-mêmes sur la moto, avalant des kilomètres dans notre fuite vers le nord ”, écrit alors Ernesto dans ses Carnets de voyage.
De son périple, Ernesto va en effet, quelques années plus tard, consigner les moments importants dans une sorte de journal de bord, très factuel mais où s’inscrivent la surprise, la révolte et, de plus en plus clairement à mesure que le voyage avance, une prise de conscience bouillonnante sociale et politique. Chili, Pérou, Colombie, Vénézuela… Ernesto n’a plus qu’une certitude à la fin de ce parcours vécu comme une initiation au monde réel : être du côté du peuple. Ernesto l’écrit, c’est une “ révélation ”. “ Je prendrais d’assaut les barricades ou les tranchées, je teindrai mon arme de sang (…) Je raidis déjà mon corps, prêt à la bataille… ”.
Cet Ernesto-là, le Che, qui va devenir une légende révolutionnaire en renversant la dictature de Batista à Cuba en janvier 1959, n’est qu’un pointillé lorsque s’achève le film de Walter Salles, Carnets de voyage. Mais son héros, le Ernesto encore anonyme, est bien un jeune homme qui, au fil de ses périples, s’illumine, commence à brandir un glaive imaginaire et agit comme une sorte de Christ moderne : délivrant une parole qui ne veut exprimer que la vérité et rien d’autre, voulant abattre les hypocrisies des marchands du temple et accomplissant, finalement, des actes dont l’héroïsme est assimilé à un miracle.
Pour toute l’Amérique Latine, le Che et son livre Carnets de voyage constituent une sorte de mythologie. “L’idée d’en faire un film, dit Walter Salles, est, à dire vrai, un peu suicidaire. Je savais que d’autres réalisateurs latinos n’y étaient pas arrivé. Il a fallu cinq ans pour le concrétiser, avec, au départ, l’impulsion de Robert Redford. Pour moi, ce livre était un territoire sacré. Puis j’ai pensé qu’il était possible de représenter les deux héros parce qu’on pouvait les regarder pour ce qu’ils avaient pu être, deux jeunes hommes idéalistes, et non comme ce qu ils allaient devenir, l’un d’eux entrant dans la légende ”.
Mais c’est le glissement d’un état à l’autre qui caractérise l’intensité du personnage d’Ernesto, de l’idéaliste passif au révolutionnaire actif. “Gael Garcia Bernal m’avait impressionné dans Amours chiennes, explique Walter Salles. Il a un jeu très viscéral et en même temps très introspectif. Il est flamboyant mais son feu est nourri par une douleur intérieure. C’est très rare chez un acteur aussi jeune. Mais Gael est quelqu’un de très intellectualisé, de cultivé, et il ne mâche pas ses mots. Il est très honnête et parfois dur dans ses observations, un peu à l’image de son personnage. Il peut être incendiaire, et je l’admire aussi pour ça. On s’est beaucoup affronté, beaucoup parlé, beaucoup écouté. Je l’ai connu en janvier 2000 avant la sortie et le succès de Y tu mama tambien.
A cette époque, Gael avait vingt ans. Quand on a tourné, il en avait 23, exactement l’âge du Che pendant son voyage. Il lisait Camus pendant le tournage, comme Ernesto pendant le voyage. On a parlé ensemble de ce projet comme d’une recherche.
Carnets de voyage, c’est la quête identitaire de deux personnes qui transcendent les limites très étriquées de leur classe sociale, mais c’est aussi un questionnement sur ce que peut être une identité latino-américaine. Cela s’adresse aux Péruviens, aux Mexicains, aux Argentins… Est-ce qu’on fait partie du même continent ? C’est cette idée là qui a soudé toute l’équipe du film. C’est aussi ce qui a transcendé le parcours de Guevara. Cela fait penser à ce titre d’un film de Wenders : Si loin, si proche… On vient de pays qui ont plus regardé ces dernières décennies du côté de l’Europe ou des Etats-Unis que vers notre propre continent. Ce livre propose le contrechamp : ces deux hommes, à 23 et 29 ans, ont pris le miroir et ont changé de coté. Il nous fallait faire comme eux : ne pas adapter un livre mais vivre l’expérience qu’il nous proposait. ”
Depuis, Gael Garcia Bernal a enchaîné (et triomphé) avec un triple rôle dans La Mauvaise éducation de Pedro Almodovar. Mais “ c’est Carnets de voyage qui m’a fait changer profondément. C’était d’abord superficiel : moi qui suis Mexicain, j’ai commencé par apprendre à parler comme les Argentins. Puis j’ai beaucoup lu, pendant des mois, pour me plonger dans l’histoire, les biographies, dans le contexte socioéconomique de l’époque. Tout un monde nouveau est apparu. Je n’étais jamais allé dans des coins aussi perdus d’Amérique Latine. Au Mexique, à Cuba, en Argentine, j’ai rencontré des gens qui ont connu Alberto et Ernesto. On a rendu visite à leurs familles ”.
La “ référence évidente ” pour Gael, c’est Alberto Granado, lui-même, toujours en vie à 83 ans, et qui apparaît à la fin du film. Walter Salles l’explique “parce que c’est aussi un film sur l’amitié qui perdure. Quand Granado parle de ce voyage, il le fait comme si c’était hier. Par ailleurs, il a, malheureusement, complètement raison. On a constaté pendant le tournage à quel point l’Amérique latine a peu changé en cinquante ans. La même pauvreté, les mêmes injustices. Granado raconte comment, après l’abandon de la moto, leur voyage a commencé à dévier de la route prévue. Notre équipe technique aussi s’est allégée, les conditions devenant plus en plus difficiles au Pérou ; les circonstances nous ont alors conduit à mêler la reconstitution et l’improvisation. Dans leur sillage, nous avons fait notre apprentissage et nous avons peu à peu inclus nos propres rencontres, avec des indiens, avec un guide."
"La première fois que j’ai vu Granado, à la Havane, il m’a raconté qu’à l’université, dans les années 40/50, ils étudiaient l’histoire des Romains, des Grecs, des Phéniciens… jamais celle des Incas. On n’a pas tellement avancé depuis. Pour moi, au Brésil, à l’école, notre deuxième langue c’était le français, pas l’espagnol. Aujourd’hui, c’est l’anglais… mais toujours pas l’espagnol. Quand Granado apparaît à la fin du film, c’est aussi une façon de dire que leur voyage est un souvenir qui a toute son actualité ”.
Philippe Piazzo