Si je devais répondre à la question de savoir pourquoi j'ai aimé et choisi cette histoire, la reponse la plus adéquate serait, je crois, que c'est parce qu'elle traite à la fois de l'aspect universel et quotidien de la vie.
Cette oeuvre est à la fois cosmique et réaliste, divine et humaine : pour moi, elle englobe la totalité de l'homme et de la nature tout comme leur banalité.
Je me suis pris d'affection pour Maloin.
Maloin vit humblement, sans aucune perspective, an bord de la mer infinie, il perçoit à peine le monde qui l'entoure. Il s'est déjà résigné à la désertion générale, lente et continuelle, et au sentiment de solitude de plus en plus profond qui caractérise notre monde. Ses relations sont limitées et dénuées de sentiments.
Cependant un lien plus fort l'attache à sa fille.
Mais le jour où il devient témoin d'un meurtre, sa vie change totalement. Il doit faire face à des questions morales telles que le crime et le châtiment, la frontière entre innocence et complicité. Ce processus de doute le mène à se poser une question existentielle: quel est le sens et la valeur de la vie sur terre ?
Il sent naître en lui le désir d'une nouvelle vie, d'une existence meilleure que celle qu'il a subie.
Maloin passe par de lourdes épreuves et, après avoir commis le pire crime qui soit, perd l'innocence des humbles.
Il garde malgré tout son honnêteté.
Vieilli, le visage ridé et le crâne dégarni, il devient enfin adulte.
Mais cette sagesse de l'âge adulte s'avère trop dure à supporter. Vivre reste malgré tout une épreuve et la tentative d'une nouvelle destinée est vouée à l'échec.
L'histoire de Maloin appartient à nous tous, et à moi très précisément; elle est à la fols intime et familière, hostile et sombre à l'instar du paysage qui lui sert de cadre.
Le ton du film sera donc très personnel, chacune de ses images sera imprégnée de ma vision du monde.
Quant au style du film, je tâcherai de présenter la complexité de l'univers prolétarien de Maloin de façon extrêmement sobre.
Cela ira jusqu'à une simplicité puritaine afin de montrer son personnage de la manière la plus affectueuse et la plus crédible qui soient.
Si ]e dois définir la structure et le style du film, je dirais que la structure et le rythme seront déterminés par la monotonie d'une journée de travail "maloinienne"; nous sommes bonjours avec lui, nous le suivons et nous voyons le monde avec ses yeux. Nous montons avec lui dans sa tour et nous descendons de la-haut, nous l'accompagnons au bistrot. Nous buvons l'eau de vie et nous allons avec lui acheter son poisson pour le déjeuner.
Ces événements sans importance se répètent, toutefois, avec un sens toujours différent puisque le duel entre Maloin et Brown. la montée de la tension, les place à chaque fois dans un nouveau contexte.
Tout ce que nous avons déjà vu se transforme, tout ce qui était familier devient subitement étranger, tout ce qui était calme se trouble et tout ce qui était amical prend désormais un tour menaçant.
Aspirés par ce mouvement, nous nous engouffrons dans la spirale des événements et en suivons la progression.
L'évolution des sentiments profonds et des mouvements de l'âme est donc au centre de notre intérêt.
La caméra en mouvement constant palpe les regards, réagit aux frémissements meta communicatifs, glisse imperceptiblement du paysage aux détails minutieux.
Elle est è la fois à l'extérieur et à l'intérieur, se concentre sur les visages, consacre une attention particulière aux yeux. Cependant, dans chacune des scènes, nous voyons l'extérieur : le port, la mer, nous éprouvons continuellement le sentiment d'enfermement et, en même temps, la liberté provocatrice et séduisante de l'infini.
Les plans brumeux et moites en noir et blanc, les ombres déambulant dans des lumières mates et le clair de mue qui brille dans la baie du port prêteront une beauté toute particulière au drame qui se déroule sous nos yeux.
Puisque dans cette histoire nous parlons de désirs, du désir inextirpable de l'homme pour une vie plus heureuse et plus libre d'une illusion jamais accomplie, mais qui donne à chacun d'entre nous la force de se lever tous les matins et de se coucher tons les soirs, bref, de vivre... C'est pour cela que je pense que l'histoire de Maloin, à la fin du film, ne sera plus seulement la mienne mais elle nous appartiendra à tous. À tous les sceptiques, à tous ceux qui sont capables de remettre en question le cours de leur vie et de résister à la tentation.
À tous ceux qui sont capables de garder leur dignité.
le 29 juillet 2003, Béla Tarr