Il s'agit surtout d'une conversation, animée le plus souvent par un ou deux journalistes-critiques qui relancent l'invité sur les points importants de sa carrière. De plus en plus de festivals intègrent cette “case” à leur programmation.
A Mannheim, la master class est d'autant plus sympathique qu'elle se déroule de façon informelle, au dernier étage d'un centre commercial (où ont lieu aussi certaines projections), près d'une bibliothèque. Une estrade, des sièges en rotin et le public se rassemble. Pas de garde du corps, pas de badges spéciaux : aucune entrave entre le désir du plublic de rencontrer un auteur et ceux qui ont droits à tous les honneurs. La simplicité du dispositif a le mérite de remettre le discours à sa juste place. Il s'agit d'un échange et la parole du cinéaste n'oblitère pas outre mesure la liberté de l'auditeur.
Ce sont des thèmes et des pistes qui sont proposés à l'auditoire. Pas une théorie. Pas question de faire comme si, en une heure, allait se redéfinir l'essence du cinéma mondial. Avec Atom Egoyan, qui pratique un cinéma parfois cérébral à l'extrême, cela redonne une certaine souplesse à l'approche des oeuvres. “Films de famille, images volées, mémoire... “ Il suffit de quelques mots pour retisser le réseau des impressions laissées par Sparking Parts, Le Voyage de Félicia, La Vérité nue, etc..
Le cinéaste parle d'échanges d'images et de technologie tout autant que d'un réseau émotif. Ce qui replace Atom Egoyan – ne l'avait-on pas un peu oublié ?- dans le sillage des films de Wenders et de Haneke qui ont rendu extrêmement aigües les interactions entre les images et la réalité, leur enregistrement et leur manipulation. Interrogations qui ont formé le coeur actif de leur cinéma, avec (dans les meilleurs moments) une portée philosophique.
Lorsque Wenders réalisait Nick's Movie et Haneke Benny's Video, Atom Egoyan était tout proche en faisant de la caméra video un personnage central de Family Viewing, comme, plus tard, de Speaking parts et Calendar.
Certes, le cinéma a pris conscience de la contamination des images dès ses débuts, ne serait-ce qu'avec Fritz Lang (Egoyan le cite). Mais que cette contamination prenne un tour domestique, et intime... que la cassette video, et ses images pixellisées, deviennent un prolongement physiologique de nos corps...
Voilà cette idée proprement incarnée à travers le cinéma fantastique (Cronenberg et Videodrome) comme le cinéma d'auteur réflexif (Wenders...) à partir des années 80. Une période où l'intimité est devenue, au cinéma, de plus en plus exposée, quittant le circuit expérimental pour atteindre un public de plus en plus concerné par l'intrusion de images dans son cadre de vie privée.
On se dit que le succès public d'un documentaire aussi personnel que Les Plages d'Agnès, d'Agnès Varda, n'aurait jamais été tel il y a vingt ans. Aujourd'hui, l'image est entrée dans une phase où chaque spectateur est familier avec sa composition et sa manipulation... ce que racontaient précisément les premiers films d'Atom Egoyan. A l'époque, ils semblaient curieux, un peu dingues, un peu “spéciaux”. Aujourd'hui, ils sont pile dans le mouvement des idées. Le style du cinéaste, lui, a évolué. Vers un classicisme à rebours ?
”Il y a toujours quelque chose de très personnel dans mes films, dit il, mais il y a des films que je fais avec ma femme et que je monte sur mon ordinateur et qui n'ont pas besoin d'être autre chose qu'un petit film personnel, et il y a d'autres films qui doivent s'imposer d'avantage. Ceux là doivent montrer qu'ils appartiennent au système traditionnel des films qu'affectionne le public.”
Peu de cinéastes, au fond, aiment aborder cet aspect de leur travail, jurant qu'ils restent toujours les mêmes qu'elles que soient les circonstances de production. Ce qui est vrai... et forcément faux, puisque les conditions de fabrication d'un film influent sur l'ambition de départ. Mais l'ambiguité reste forte. La pureté d'une oeuvre est tout à fait illusoire, comme son impureté (qu'un romantisme cinéphilique désuet attribue aux oeuvres dont on ne sait parler autrement qu'en terme abscons).Il est certain qu'il y a un plaisir de l'abandon du spectateur dans les films d'Atom Egoyan.
Il y a même une sensation physique de l'égarement, qui tient cependant à de multiples réflexions et parcours symboliques balisés : c'est le cas de The Adjuster (film resté confidentiel) comme de Exotica (qui fut adopté par un large public).
Dans De beaux lendemains, adapté de Russell Banks, c'est peut-être le caractère naturellement tortueux de l'imaginaire du cinéaste qui, combiné à la trame, assez simple, du livre, font du film une oeuvre à la fois limpide et profonde, considérée comme l'un de ses meilleurs films.
Philippe Piazzo
Festival de Mannheim-Heidelberg, 2009