Le film est-il une adaptation fidèle de votre roman, de votre vie ou bien certaines parties ont-elles été romancées ?

Le film est fidèle mais est forcément une réduction de mon livre, sinon il aurait duré au moins 10 heures ! Quand on lit le livre, on se rend compte que certains passages ont nécessairement été adaptés.

Est-ce-que ça a été compliqué de choisir celle qui jouerait votre personnage ? Vous reconnaissez-vous dans Liya?

Nous avons fait des castings à Los Angeles, New York, Londres, Milan et Nairobi. Nous avons auditionné, entre autres, quelques actrices célèbres. A Londres, une Africaine est venue au casting, non pour le rôle, mais pour dire à la réalisatrice à quel point le film était important pour les femmes d’Afrique. Et puis, un jour, j’ai reçu un DVD avec 3 profils d’actrices différentes. J’étais en train de le regarder, quand mon fils Aleeke m’a demandé : « Maman, c’est toi sur le DVD ? ». J’ai eu un choc. Cette actrice me ressemblait au point que mon fils m’avait pris pour elle ! C’était Liya Kebede, une top model éthiopienne qui habitait à New York. Je me suis alors souvenue que je l’avais déjà rencontrée à une soirée privée chez Iman à New York. La coïncidence est drôle : je venais tout juste de terminer le shooting pour le calendrier Pirelli avec Richard Avedon, et venais de prendre la décision d’arrêter les photos pour me consacrer aux MGF [mutilations génitales féminines].

De son côté, Liya commençait tout juste sa carrière de mannequin. Alors, j’ai appelé Sherry, la réalisatrice, et lui ai dit que je voulais Liya. Liya a réalisé un travail extraordinaire. Je n’ai pas voulu la rencontrer avant que le film ne soit terminé pour ne pas l’influencer. Nous avons dîné ensemble le dernier jour du tournage à Berlin.

Quand avez-vous décidé de dédier votre vie au combat contre les mutilations génitales féminines ?

Peu de temps après qu’on m’ait mutilée, je me souviens avoir pensé très nettement que ce qu’on venait de me faire n’était absolument pas normal. J’ai su alors qu’un jour je me battrai contre cette pratique. Je ne savais pas quand, où, ni comment. Mais je savais que je le ferai, moi, petite fille des déserts de Somalie.

Parlez-nous de votre fondation. Quelles sont les actions actuellement en cours ?

Ma fondation combat les mutilations génitales féminines depuis 2002. Son premier projet fut de faire une importante recherche sur les MGF en Europe, qui a ensuite été publiée dans mon livre Enfants du désert en 2005. C’est grâce à ce livre que l’Union Européenne a mis les MGF à son programme pour la première fois de son histoire. En janvier 2006, j’en ai présenté les résultats au Conseil Européen et discuté du problème avec les ministres de la santé de tous les États membres. Depuis, plusieurs pays ont émis des lois strictes contre les MGF et initié des campagnes d’information dans leur propre pays. Certaines ont été faites avec le soutien de ma fondation, comme par exemple celle lancée en Angleterre avec le soutien de Scotland Yard et de la BBC en 2007. La fondation donne toute l’information nécessaire et le site attire des centaines de milliers de visiteurs chaque année. Depuis que j’ai lancé cette fondation, plus de 40 000 personnes m’ont écrit personnellement. Beaucoup sont des victimes de MGF, mais d’autres veulent juste m’apporter leur soutien dans ce combat. Nous donnons de l’information à nombre de magazines, quotidiens et établissons des liens avec les victimes. Des petites filles ont pu être sauvées grâce aux services sociaux mis en place ainsi qu’aux organisations non gouvernementales. Nous avons permis à beaucoup de femmes de bénéficier d’une chirurgie réparatrice. Je crois que l’on ne peut changer la situation qu’en apportant un soutien concret aux femmes africaines, colonne vertébrale de leur continent. Nous devons les aider à acquérir l’indépendance financière, et leur donner un accès à l’éducation qui améliorerait leur avenir. C’est pour ces raisons que j’ouvre en Tanzanie une ferme modèle, où seules des femmes seront employées. Elles recevront non seulement une part des revenus de la ferme en plus de leur salaire, mais recevront aussi une formation. Une part importante de ce projet est d’informer les femmes de leurs droits. Du coup, je travaille aussi en collaboration avec plusieurs cabinets juridiques pour mettre sur pied un programme de formation pour ces femmes, pour qu’elles puissent devenir conseillères juridiques.

Avez-vous le sentiment que la situation s’est améliorée à propos des MGF ?

Les choses ont évolué : les gens parlent maintenant ouvertement d’un sujet qui était autrefois tabou. Nous recevons pourtant des informations de la part de médecins et de femmes à travers le monde entier qui confirment que les MGF ne sont pas seulement pratiquées en Afrique, mais aussi en Amérique du Sud, Kurdistan (Turquie, Iran, Iraq), Europe, Australie, Amérique du Nord, et qu’elles sont pratiquées non seulement par des musulmans, mais aussi par des chrétiens.

Quelle est la situation en Somalie ?

La situation a bien changé aussi. Je reçois des mails de jeunes somaliennes qui me soutiennent et qui ne pratiqueront jamais d’excision sur leurs filles.

Parlons de votre expérience de mannequin. Qu’avez-vous le plus apprécié dans ce métier ?

Voyager dans les plus beaux endroits du monde, et gagner plus d’argent qu’en étant femme de ménage !

Racontez-nous votre premier défilé. Avez-vous eu peur, étiez vous mal à l’aise, maladroite ?

Je ne pouvais pas croire surtout que c’était si facile de gagner de l’argent ! Si j’avais une fille cependant, je ne lui conseillerais pas ce métier.

Le fait d’être devenue mère vous a rendu plus forte ?

J’ai deux garçons. Ils me donnent une raison de me lever le matin. Ils me donnent une raison de me battre pour un monde meilleur. Ils me donnent une raison de me battre pour la paix. Ils me donnent une raison de me battre contre la destruction de notre planète. Ces deux garçons vont devoir vivre ici, alors que nous serons, nous, déjà ailleurs. Alors je veux tout faire pour qu’ils puissent vivre sur cette planète et y élever leurs propres enfants. Avoir des enfants est une motivation fantastique pour moi de continuer à faire ce que je fais.

Etes-vous encore impliquée, d’une façon ou d’une autre, dans le monde de la mode ?

J’aime la mode « vraie ». Les créateurs capables d’habiller toutes les femmes, qu’elles soient minces ou grosses, petites ou grandes, noires ou blanches. Malheureusement, je ne vois aucun couturier de ce type présenter des collections sur les podiums internationaux. A la place, j’en vois qui font des habits pour des femmes qui ressemblent à des petits garçons. Drôles de gens… Je suis étonnée que les femmes ne boycottent pas ces gens-là. Le jour où un couturier fera des vêtements pour des vraies femmes, alors je me poserai la question de mon retour dans le monde de la mode.