Exister vraiment
Une amie proche, qui avait joué l’un des rôles principaux de mon premier long-métrage, Julie est amoureuse, l’actrice scénariste et réalisatrice Anne Le Ny, m’a fait lire un scénario qu’elle avait écrit. Elle m’a ensuite demandé de le réaliser. J’ai accepté à condition de pouvoir le réécrire avec elle et de choisir moi-même les acteurs. Nous nous sommes mis au travail et je pensais arriver assez vite à un texte qui me conviendrait.
Un an plus tard, alors qu’Anne était partie réaliser son premier long-métrage, Ceux qui restent, je terminais seulement l’écriture de cette histoire, plus profonde qu’il n’y paraît, où le contact avec la mort et la vieillesse amènent une jeune femme, un peu entre deux eaux, à créer de vrais liens avec les autres, bref, à exister vraiment.
Sans fausses ambiguïtés
Dans le scénario d’origine, beaucoup d’idées m’intéressaient, mais elles n’étaient pas toujours dépliées jusqu’au bout. Or, j’aime que les personnages, leurs relations et leurs sentiments existent de façon très concrète à l’écran, avec une certaine évidence et sans fausses ambiguïtés.
Par ailleurs, l’une des difficultés principales du scénario concernait le caractère de Didine, l’héroïne de l’histoire, qui commence le film légèrement à côté de sa vie, dans une sorte de « rien vouloir ». Afin de préserver ce caractère original et attachant, j’ai choisi de démarrer le récit en douceur. Didine entre progressivement dans le vif de son existence, se charge peu à peu en conflits et en sentiments, pour faire naître une émotion d’autant plus ample qu’elle n’existe pas au départ.
Faire le portrait d’une femme
La première tendance de Didine, sa « première eau », est de fuir tout conflit, tandis que je suis plutôt du genre à en découdre frontalement. Au bout du compte, je reconnais beaucoup de mes peurs et de mes désirs dans le film. Pourtant, mon intention a toujours été de faire le portrait d’une femme et de décrire son mouvement singulier. Un mouvement très simple, qui la pousse finalement à abandonner son surnom pour se faire reconnaître par l’homme dont elle est amoureuse.
Les larmes, le rire
J’avais envie d’un film où les émotions s’expriment de façon nette, qui puisse passer par des sensations extrêmes, aller du sourire aux larmes, du froid au chaud.
Le film commence dans des tonalités froides (l’hôpital, l’appartement de Didine...), pour évoluer vers des tonalités chaudes (l’appartement chatoyant de Muriel...). Cette progression me semblait d’autant plus nécessaire que la différence entre notre héroïne au début et à la fin de son parcours n’est, sur le papier, pas si grande.
D’autre part, de mon désir de netteté sont issus l’absence de caméra portée, de flou à l’image. Je n’avais pas envie que l’expression de l’émotion vienne des mouvements tremblés de la caméra ou d’une technique trop démonstrative. Je voulais que cette émotion vienne d’autres endroits. Par exemple, Mme Mirepoix est d’abord filmée comme une apparition, sans qu’on la voit se déplacer. Son débit est lent, posé. Puis au fil des scènes, elle se met peu à peu à bouger, son élocution s’accélère, se précipite. A mesure qu’elle entre en contact avec Didine, elle reprend vie, presque à son corps défendant.
A l’inverse, au début du film, Didine ne s’installe jamais. Elle ne rencontre aucune résistance, rien qui puisse entraver ses fuites (du lit de son amant au chevet de sa meilleure amie) ou ses plus petits mouvements (celui, vif, de ses yeux que nous avons toujours pris soin d’éclairer). Puis, peu à peu, à mesure que le film se déroule, elle trouve des obstacles sur sa route. Le monde se met à lui résister, et elle se met à exister plus fortement qu’auparavant. Elle fixe son regard, engage son corps... Elle entre dans les plans et dans les scènes avec de plus en plus d’assurance. C’est cet engagement que je voulais filmer, ainsi que son écho, comme cette larme qui coule sur sa joue quand elle revoit Nicolas, à la toute fin du film. J’aime que les scènes en apparence les plus heureuses aient un envers sombre, parfois secret. Quitte à distordre ouvertement la réalité. C’est ce que permettent la comédie, le burlesque...
Ainsi, les personnes âgées sont toutes bien portantes dans le film. Elles pètent littéralement le feu. L’image de la mort vient d’un endroit à priori plus inattendu, puisqu’elle s’incarne en Muriel, la flamboyante « meilleure amie » de Didine.
Une émotion
Dessiner le plus clairement possible les liens entre les personnages, voilà ce qui comptait probablement parmi mes désirs les plus profonds. Pour y parvenir en tournant rapidement, ma priorité était de décider si les acteurs devaient ou non partager le même plan. Avec le souci constant d’imprimer à la mise en scène le rythme qui me semblait le plus juste. J’espère qu’une émotion se dégage de la simplicité de ces choix.
Il y a aussi une autre chose très simple, qui était de prêter attention aux différents rapports d’échelle, non seulement des plans, mais aussi des corps et des visages entre eux. Par exemple, à un moment clé du récit, quand Didine prend pour la première fois l’ascendant sur Mme Mirepoix, elle apparaît plus grande qu’elle, au premier plan, alors que la vieille dame, qu’on voit pour la première fois en pieds, va bouder de dos, à l’autre bout du salon. Après avoir longtemps dominé Didine, Mme Mirepoix semble à cet instant toute petite.
Le meilleur équilibre
Je voulais trouver le meilleur équilibre possible entre la fiction et le réel. Le plan qui précède le générique de fin est représentatif de cette ambition. Il y a une chanson, qui reprend les différents thèmes du film, un travelling, le ballet des figurants, tout ça a demandé pas mal d’efforts, de répétitions, et pourtant, ce qu’il y a au centre de l’écran, cet homme et cette femme, Nicolas et Alexandrine, qui se promènent dans la rue, c’est presque documentaire. L’amour est réel, palpable.
Le film n’a rien d’un discours politique. Cependant, il y a des choses auxquelles je tenais et qui sont dites par petites touches, sur le troisième âge, sur la sécurité, sur l’argent... Ces idées me semblent claires, mais j’ai essayé de ne rien asséner. J’espère que chaque spectateur reste libre de tirer ses propres conclusions. C’est le film qui compte.
Fluidité
J’ai dessiné moi-même le motif de libellule créé par Didine. Outre la mise en abîme qu’on peut y voir ou non, le renvoie aux figures de la rivière et l’idée de métamorphose, la fonction de ce dessin est importante dans le film. Il représente l’envol, mais aussi la fluidité. Enfin, on oublie souvent que la libellule est un insecte carnivore. J’aime cette idée d’un motif moins simple qu’il n’y paraît.