Comment vous est venue l’idée d’une histoire si originale ?
C’est arrivé à la lecture de l’interview d'une femme officier funéraire, employée à la mairie de Westminster. Une femme chargée à la fois de retrouver les proches de personnes disparues sans famille connue mais aussi, quand elle n'y parvient pas, d’organiser leurs funérailles. L'idée que cela puisse se passer sans membre de la famille du défunt m'a particulièrement marqué. J'ai commencé à me demander pourquoi, dans nos sociétés actuelles, on peut en arriver à cette situation : des gens qui meurent seuls, sa ns compagnie, ni amis.
J'ai voulu confronter ma réalité à celle de ces personnes. Une Belle Fin compare ce qu'il se passe aujourd'hui et ce qu’il se passait il y a une cinquantaine d'années. En Europe, il était normal que trois générations s'entraident, habitent la même maison. Je voulais comprendre pourquoi aujourd'hui on peut être seul et ce que cela veut dire.
Est-ce pour cela qu'Une Belle Fin prend un angle social ?
C'était nécessaire pour insister sur un point : s'il est beaucoup question de morts dans mon film - ne serait - ce qu'à cause du travail de John - il se questionne avant tout sur la vie et les barrières que l'on met inconsciemment entre soi et les autres. Je l'ai vécu : avant Une Belle Fin , je n'avais aucune idée de qui étaient mes voisins. Pendant le tournage, je me suis efforcé d'aller à leur rencontre. J’ai sonné chez eux, avec une bouteille de vin. "Bonjour, je suis Uberto, j'habite à côté...". Je ne sais pas ce qu’ils ont d’abord pensé, car cette irruption est considérée comme anormale aujourd'hui. Mais, à la longue, on a appris à se connaître, on se voit assez régulièrement. Et c'est devenu quelque chose de naturel, pour moi. John May entretient le souvenir des personnes qui ont été oubliées de leur vivant.
Y a - t - il une solidarité dans la solitude ?
La solitude est intrinsèque à ce personnage mais il n'en a pas conscience, ne voit pas qu'il y a un autre mode de vie. Nous projetons nos propres craintes s ur ceux qui nous entourent.
Il y a des gens dont les vies personnelles semblent vides mais qui s’en satisfont et trouvent un épanouissement ailleurs, par exemple dans leur travail. La vie de John est en soi riche des vies oubliées auxquelles il s’est consacré. Il est important que l'on ne se sente pas meilleur que lui. Une empathie s'installe cependant quand il commence à s'ouvrir, goûte une nourriture nouvelle, voyage dans des endroits qu'il n'a jamais visités, partage une bouteille avec deux sans abris. La vie de John entretient de nombreux parallèles avec celles des défunts mais je ne voulais pas pour autant qu'il en souffre.
C'est un homme profondément généreux, totalement concentré sur son travail, qui malgré tout reste fondamentalement lié aux autres. Il ne lui vient donc pas à l'idée que quelque chose puisse lui manquer ou que quelque chose doive changer chez lui.
Je me suis un peu inspiré de moi-même pour écrire ce personnage, qui me ressemble, par exemple dans son sens de l'organisation, jusqu'à la maniaquerie. Mais aussi de ce que je sais que je ne suis pas : je n'ai pas sa générosité, ne suis pas prêt à m'ouvrir à de nouvelles relations si je ne l'ai pas décidé, si je ne peux pas les contrôler. C'est aussi sans doute pour corriger ce tort que j'ai fait ce film.
La générosité, le don de soi, l'abnégation... Ce sont des valeurs chrétiennes. Avez - vous pe n sé à une possible lecture religieuse ?
La générosité est tout autant bouddhiste, protestante... Elle touche même ceux qui n'ont pas de religion, comme les humanistes. Pourquoi faudrait - il croire qu'il existe quelque chose après la mort pour donner de la valeur à l'être humain ? On n'a pas besoin de religion pour comprendre que la qualité de notre vie a tout à voir avec notre relation aux autres...
Le film reste cependant la plupart du temps aux côtés de John, l'accompagne. Pourquoi ce choix ?
Je tenais à avoir le moins possible de plans sur John du point de vue des personnages qu’il rencontre, car je voulais que le public développe une relation la plus personnelle possible avec lui. Nous sommes donc toujours avec lui et jamais avec quelqu'un d'autre. A l'exception de Kelly. A partir du moment où John la rencontre , les plans sont faits à l'épaule. À ce moment-la, John devient lié à quelqu'un d'autre , comme il ne l'a jamais été jusque là. Ce sont de s petites choses subtiles mais elles m'ont aidé à décider où placer la caméra.
John May est un nom anonyme mais le comédien, Eddie Marsan, n’a pas un physique anodin ...
John ne pouvait pas ressembler à Monsieur tout le monde, parce que je crois que ça n'existe pas : pour atteindre une universalité, on a besoin d'une spécificité. C'est exactement ce que je cherchais, et j’ai trouvé avec Eddie quelqu'un qui puisse incarner un personnage particulier tout en restant crédible. C'est une de ses grandes qualités : il créé des personnages qui sonnent particulièrement juste. On n'y voit pas l'invention d'un écrivain ou d'un cinéaste, mais des gens auxquels on croit.
Même s'il est difficile de se reconnaître pleinement dans John, de par la particularité de son travail ou de sa vie, l'interprétation d'Eddie le rend possible. Je suis très fier de sa prestation. Tout le monde sait qu'il est un acteur extraordinaire mais il n'a pas vraiment eu l’occasion de tenir de rôl e principal dans un long - métrage. Je suis heureux d’avoir pu y remédier.
Sur Sri Lanka National Handball Team , le casting était de langue et de culture asiatique. Celui d ’ Une Belle Fin est anglais. Est - ce que cela a été un travail différent en termes d e direction d'acteurs ?
J'ai tourné Sri Lanka National Handball Team avec un incroyable groupe d'acteurs sri-lankais dirigé par l’intermédiaire d’un interprète, ainsi j'ai travaillé en grande partie par la tonalité plutôt que le langage. Avec Une Belle Fin, non seulement j'ai eu considérablement moins de temps avec les acteurs pour répéter mais le tournage fut également beaucoup plus court. Comme nous parlions la même langue, j’ai donc pu être beaucoup plus précis dans mon vocabulaire. Et grâce à leur talen t, j'ai pu obtenir d’eux les mêmes inflexions que celles que j’avais dans la tête quand j'écrivais le scénario.
Une Belle Fin eu le prix de la mise en scène au festival de Venise et joue avec plusieurs registres de cinéma : une enquête policière, une ton alité parfois romantique ... Quelles sont ces influences ?
Toutes ces teintes sont apparues à l'écriture du film, et j'ai essayé au tournage d'y rester fidèle en recréant sur le plateau, par les textures, l'image, le son, les sensations que j'avais ressent ies pendant que j'écrivais ces scènes. Faire un film signifie faire des millions de choix, j'ai fait celui d'un langage de cinéma. Sans vouloir dire que j'ai cherché à atteindre son niveau ni même à l'imiter, j'ai préparé Une Belle Fin en pensant à Ozu. Je me suis inspiré de son ton modeste et de son intériorité : la caméra est statique, ne bouge que lorsque c'est nécessaire, les couleurs se modifient discrètement...
Comment avez-vous travaillé avec votre équipe technique sur ces variations de registres et cette tonalité à minima ?
Le tournage a été très fluide, je n’ai jamais eu à faire de compromis. Pour un film à faible budget, c’est relativement complexe - il y a beaucoup de décors dans différentes parties du pays. Mais c’était réalisable justement par ce que nous ne demandions pas des choses énormes.
J'ai eu un directeur de production formidable et tous mes collaborateurs savaient exactement comment faire ce film. J'ai, entre autres, travaillé la palette de couleurs du film avec la décoratrice, Lisa Mar ie Hall et la costumière Pam Downe. Comme il est en partie un « voyage du réveil des sens », nous avons donc imaginé qu'il soit désaturé au début puis se colorise graduellement.
Ainsi au début d’Une Belle Fin , il y a des nuances de gris, bleus, et de bruns puis apparaissent de plus en plus de couleurs au rythme du parcours de John. Pour les décors, il y a beaucoup de symétrie entre les maisons qu'il visite et la sienne. Par exemple, les piles ordonnées de sous - vêtements et de bouteilles dans la maison de la femme avec le chat au début du film sont semblables aux piles droites et ordonnées de son propre appartement.
Une Belle Fin est traversé par l'idée que rien n'est acquis. Êtes-vous fataliste ou optimiste ?
Je pense être optimiste dans le fatalisme (rires). On n'a pas autant de contrôle sur notre vie qu'on aimerait en avoir, mais, en m ême temps, je crois qu'à la fin la part positive de l'être humain finit par l'emporter. Il faut essayer de vivre de la manière la plus généreuse. Et c'est dans le fait d'essayer que l'on rend les choses plus significatives, pour soi et ses proches. A l'arrivée, c'est l'engagement qui fait un parcours de vie.
Malgré votre volonté de réalisme, est-ce qu e Une Belle Fin n'est pas une fable morale, comme pourrait l'indiquer sa fin inattendue ?
Il est très difficile de répondre à cette question : cette fin est sortie de ma tête de manière émotionnelle et non intellectuelle. Elle a surgi au tout début du processus d'écriture. Je savais précisément, dans le moindre détail, comment je voulais que le film se termine. C'était à mes yeux un épilogue nécessaire.
Aujourd’hui, quand je présente le film en festival, le public me dit dans les débats que ces dernières secondes confirment l'humanité qui se dégage d'Une Belle Fin . J’espère sincèrement qu’ il a raison. Je voulais avant tout que le film soit une ode à la vie.