Père et fille {s}
J’ai souvent intégré le processus créatif dans ma propre famille. Mon fils Julien est mon premier assistant, Fabienne, ma femme, monte mes films, nous produisons et nous distribuons ensemble.
J’ai naturellement pensé à ma fille Marie (15 ans) pour le rôle de Nannerl adolescente. Elle m’avait déjà montré son énergie et sa détermination dans Il a suffi que maman s’en aille... auprès de Jean- François Stévenin. Ma seconde fille, Lisa (13 ans), interprète Louise de France, l’une des filles de Louis XV, « enfermée » dans une abbaye, loin de la cour.
Amoureux de la modestie et de l’anonymat, je me suis régalé à réunir Marc Barbé et Delphine Chuillot pour incarner les Mozart, réputés pour avoir été le plus beau couple de Salzbourg. Ils sont entrés dans notre petite famille avec aisance et talent.
Tous ces choix ont eu des conséquen- ces. Après une aide à l’écriture du CNC, le film a bénéficié de l’Avance sur recettes et du soutien décisif de la Région Ile de France, complétés par un petite aide de la Région Limousin mais ni les chaînes hertziennes, ni Canal Plus, ne nous ont suivis. Le fossé se creuse de plus en plus entre ces deux sources de financement.
Nannerl, Camille, Adèle et les autres
Il existe une volumineuse correspondance des Mozart. Elle commence avec les lettres de Léopold, le père Mozart, à son ami de Salzbourg, celui qui l’a aidé financièrement à réaliser cette folie : traverser l’Europe en famille pendant trois ans. Par reconnaissance, Léopold lui raconte sa tournée par le menu. Présenter ses enfants prodiges devant toutes les cours européennes était une aventure extraordinaire.
Quand je lisais ces lettres, j’imaginais leur périple, le froid glacial de l’hiver dans la Berline de voyage à deux chevaux, les auberges lugubres et tout à coup, Versailles, la cour, la présentation au Roi, les petits cadeaux des grands, les tabatières, les jolies robes et la crainte toujours de manquer d’argent ou d’être emporté par la maladie et bien sûr le travail acharné des incessantes répétitions.
Puis le personnage de Nannerl est apparu. Tiens, Mozart avait une sœur. Plus âgée que lui de presque cinq années. Elle était prodige, elle aussi, merveilleuse chanteuse, claveciniste remarquable. Elle faisait partie du spectacle. Dès l’âge de trois ans, son père lui a appris la musique. Mais elle était une fille et Wolfgang est né. C’est sans doute grâce à elle, aînée jouant du clavecin sous les yeux ébahis de l’enfant, que les aptitudes du petit génie se sont magique-ment développées.
Wolfgang allait éclipser Nannerl. Trop vieille pour continuer à partager sa chambre avec son frère, elle est débarquée du voyage.
Voilà Nannerl disqualifiée du fait de son sexe. Elle consacra sa vie à son père puis à la mémoire de son frère auquel elle a survécu pendant presque quarante ans. J’ai repensé à d’autres personnages féminins sacrifiés : Camille Claudel, Adèle Hugo, et toutes celles oubliées à jamais. J’avais envie de faire un film.
Il a fallu tenir le pari, tourner quand même 51 jours au lieu des 35 que n’importe quelle production m’aurait imposés, obtenir des remises, imposer des miracles, tourner dans les décors magnifiques du Château de Versailles et « réussir notre pari ». Les Mozart nous donnaient l’exemple.
Et le pari de l’indépendance continue avec la distribution que nous assurons nous-mêmes, avec une réelle équipe de professionnels-amis, qui nous soutiennent, qui nous aident à nous imposer dans le marché délirant des sorties de films.
Le roman de Nannerl
Je me suis immergé dans le 18ème siècle, le vrai, celui des livres d’histoire, des biographies et des correspondances. Je me suis intéressé aux mœurs de la cour, Louis XV et ses maîtresses, le Dauphin, veuf à 17 ans, dévot invétéré, scandalisé par la vie dissolue de son père.
Puis je me suis mis à rêver. Je voulais offrir à Nannerl l’occasion de voir naître en elle un désir de création musicale et j’ai imaginé son père l’en empêchant, comme il l’empêchait de jouer du violon, parce que ce n’était pas convenable pour une fille.
Nannerl rencontre Louise de France dans une abbaye perdue dans la forêt, Louise lui confie une lettre pour Versailles, Nannerl doit se déguiser en homme pour approcher le Dauphin, qui lui commande une musique de sa composition. Le conte était né.
Une musique imaginaire
En général, je n’aime pas beaucoup les musiques de films.
Mais ici, la musique est un personnage vivant, essentiel. Il fallait inventer celle qu’aurait pu écrire Nannerl Mozart. Pas celle de Wolfgang. Une musique qui s’en distingue tout en appartenant à la famille Mozart et en s’inscrivant dans le Baroque. Gabriel Yared, que j’ai connu il y a trente ans à l’occasion du tournage de Sarah, film de Maurice Dugowson que je produisais, Mozartien passionné, a beaucoup aimé le projet. Il m’a présenté Marie-Jeanne Séréro. Il avait raison.
Il fallait une femme. Elle a relevé le défi avec audace : écrire en musicienne d’aujourd’hui une musique d’hier, celle de la sœur de Mozart !
Jouer Mozart
J’avais en tête Barry Lyndon de Kubrick bien sûr mais aussi La prise de pouvoir par Louis XIV de Rossellini. J’aime la beauté, la lenteur de ces films, le côté didactique aussi, l’absence de jeu psychologique.
J’aime l’incarnation tissée dans le non-jeu. Ce « non-jeu » serait ne pas tomber dans le cliché du jeu réflexe, faire qu’on entende le texte, qu’on se plaise à découvrir la vérité des personnages à partir de leurs comportements. Qu’on ne soit pas « niché » dans l’émotionnel.
Tous les acteurs se sont prêtés à cette demande, et mes filles en particulier, établissant une distance entre ce qui est dit et ce qui est ressenti.
D’où une certaine distance, une façon pour le spectateur de recevoir la dramaturgie en restant lucide, avec humour, avec élégance, sans exclure l’émotion. C’est l’histoire qui touche. Le grand destin tragique de la petite Mozart.