Une histoire d’amour singulière
D’où me vient ce désir ancien de narrer la relation incestueuse d’un frère et d’une sœur ? Une attirance pour la gémellité, sans doute, et l’occasion de mettre en conflit une société face à un interdit. J’ai longtemps pensé à « L’Elu » de Thomas Mann. Puis au roman français anonyme du 15ème siècle qui a inspiré Thomas Mann. J’ai lu pas mal d’œuvres sur ce thème dont « Anna, Soror » de Yourcenar. Yourcenar m’a fait découvrir le roman oublié de Gladys Huntington. Il était son livre de chevet. Je l’ai donc lu il y a deux ans et j’ai subi le charme.
J’ai senti que j’étais devant un roman original, superbement écrit, une sorte de « Maurice » de Forster dont James Ivory a fait un si beau film en 1987. L’amour interdit d’un frère et une sœur dans une société figée, un microcosme aristocratique en villégiature sur le lac de Côme, qui les enferme dans sa toile d’araignée.
Je tenais l’interdit, la société, le film à costumes et la pudeur anglo-saxonne. J’ai ensuite découvert l’article du journaliste-traducteur Bernard Cohen paru dans le journal « Libération » fin 2009. Nous nous sommes rencontrés. Une amitié est née. Il m’a conduit aux ayants-droits, les petits-enfants de Gladys. Je me suis attaché à l’auteure, suicidée trois ans après la parution du livre, et lui ai dédié mon film, sorte de réparation posthume. Elle fut condamnée à l’anonymat, comme Foster qui avait caché son roman toute sa vie, ces créateurs forcés à rester dans l’ombre, enfermés dans le secret de leur singularité.
Les interdits
Dans « Mystère Alexina », le film que j’avais fait à partir du journal intime d’Herculine Barbin, hermaphrodite ayant vécu au 19ème siècle, condamnée à s’empêtrer dans une identité sexuelle et sociale, j’abordais déjà le rapport social entre l’amour sans règle, sans interdit et le social organisé qui impose ses règles. C’est un combat qui a mené Alexina au suicide.
Ici, c’est Natalia Solario, trop jeune fille, femme déjà divorcée, séduite par son beau-père, abandonnée par son frère qui revient. Ils sont face au social organisé, régenté, qui se permet toutes les bassesses à condition qu’elles ne soient pas dites, pas vues. Et les voici obligés de s’enfoncer dans le vice par arrivisme avec pour seule échappatoire leur propre amour. Amour inutile pour la société, amour dérangeant, narcissique, passionnel, inévitable, tragique, voué à la fuite, à la honte, au déshonneur.
Les films en costumes
Dans un film d’époque, les références à la réalité contemporaine ne nous servent à rien. Impossible de puiser dans nos vies d’aujourd’hui. Restent les références des films traitant de cette époque, mais celles-là on peut les oublier. Il devient clair qu’on doit tout créer de a à z. Ainsi, aucune place n’est laissée aux clichés de la vie réelle, et les jeux des acteurs ne peuvent plus se nourrir des habitudes du «naturel». Le jeu s’invente d’une façon originale. L’acteur et le réalisateur retrouvent ensemble le privilège de la création : inventer une écriture spécifique.
Hier et aujourd’hui
J’ai créé une différence notable de casting avec le roman. J’ai considérablement rajeuni Madame Solario, le Russe, le frère, et toute la clientèle de l’hôtel Bellevue. Dans le roman, Natalia a trente ans, elle est magnifique, on pense à Claudia Cardinale à l’heure du « Guépard ». Je n’avais pas envie de me mesurer à Visconti. J’ai voulu m’en distinguer, en choisissant ma fille Marie pour le rôle.
Ainsi Natalia conserve la gaucherie de l’adolescence, ayant subi une épreuve traumatisante qu’elle cache derrière sa beauté voilée de trop jeune femme divorcée. Le Russe est un jeune homme fortuné, brutal et entier. Bernard est le petit puceau anglais amoureux fou de Natalia et Eugène, le frère maudit, Delon décadent, arriviste, séducteur, construisant des liaisons dangereuses avec toutes les jolies femmes qu’il croise dans l’hôtel, enivré par le sexe et l’argent.
J’ai pensé que cette jeunesse rendrait encore mieux la modernité d’un propos axé sur le pouvoir, l’argent, une société d’apparence et d’apparat, un microcosme où les personnages luttent à mort pour conserver leur réputation, masquant leurs tares et leurs secrets. Le lac de Côme, une eau calme et plate, mais dans les fonds, l’opacité du vice.
Acteur et non-acteur
Je ne fais pas trop la différence entre acteurs pros ou non-pros. Je choisis surtout en fonction de ce que dégage la personne. Toujours voir la personne dans le personnage. Il ne faut pas que le professionnalisme de l’un ou la maladresse de l’autre gâte le miracle de faire exister. Je suis passionné par l’acteur. J’ai été moi-même acteur. Mauvais acteur, je me suis interrogé. J’adore faire apparaître la singularité de la personnalité. Loin des clichés. C’est magique. Mes filles le savent. Elles l’ont compris. Elle savent ce que j’aime. Que le jeu ne soit jamais visible. Qu’il soit personnel et inattendu.
J’ai été nourri de Bresson, Pialat, Rohmer. Je n’aime pas les jeux « réalistes », les jeux automatiques, qui vont de soi, ils sont souvent des réflexes, des clichés. J’aime la distance. Entendre ce qui est écrit. J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec les acteurs du film. Salomé Stévenin, si pure et délicate dans « Comme une étoile dans la nuit », le film que nous avons fait ensemble il y a cinq ans.
Ici, différente, comique, électrique, excitante. Cyril Descours, précis, incisif, tellement réceptif à mes conseils. Andrei, le Russe et Harry, l’Anglais, jeunes et malléables, débordants de talent.Et tous les autres. Même les figurants étaient des acteurs. Ils m’ont fait l’amitié d’être là pour moi.
L’image
C’est le troisième film que je fais avec Benjamin Echazarreta à la lumière et au cadre. « Comme une étoile dans la nuit » en numérique, « Nannerl, la sœur de Mozart » en 35mm et celui-ci en super 16 scope anamorphique. Trois belles expériences. Benjamin a 35 ans, l’âge de mon fils, et nous sommes en affinité. Il avale la moindre des idées et en fait son aliment, sans le réflexe cartésien de vouloir définir avant d’agir. Il est chilien, comme Nestor Almendros. Son plaisir et son énergie précèdent sa pensée. Il a du goût, de l’autorité et de la finesse. Pour « Madame Solario », on voulait une élégance mais aussi une vivacité, une modernité, d’où le choix du scope, certes, mais en super 16, avec beaucoup de lumière pour éviter le grain mais en caméra portée, suspendue, sans rails.
L’élégance de l’époque
Dorothée Guiraud et Patricia Faget se sont passionnées à créer les costumes. Il fallait des vêtements authentiques, des tissus datés. Elles ont fouillé les stocks parisiens et romains, fondé un atelier de remise en état. Notre budget était limité mais pas leur courage ni leur talent. Les intérieurs de l’hôtel ont été tournées au 25, Champs-Elysées, dans l’hôtel particulier la Païva avec son grand escalier en onyx jaune, dans ce superbe endroit décoré par Paul Baudry au 19ème siècle.
Quelle joie d’être là pendant trois semaines, de tourner dans toutes les pièces magnifiques, puis d’aller sur le lac de Côme, dans la chambre de la sœur située dans la Villa Monastero, autre endroit magique, avec ses jardins au bord du lac, qui figurent les extérieurs de l’hôtel.
Christophe Rossignon
Cette fois-ci, un grand producteur s’est rapproché de nous car, ayant adoré « Nannerl, la sœur de Mozart », stupéfait qu’on fasse des films avec si peu, scandalisé par ma solitude, il a voulu m’aider. Sans rien me demander en retour. Il m’a accompagné. Sur le scénario d’abord, qu’il a suivi d’un œil méticuleux, sur mes choix, insistant pour qu’ils restent les miens propres et pas ceux d’une logique plus commerciale (ainsi ma fille Marie qu’il m’a poussé à choisir).
Il m’a pris par la main, parrainant mes demandes aux instances commerciales, de son intérêt têtu. Les chaînes hertziennes se sont défaussées mais Canal + m’a soutenu alors que l’avance sur recettes me lâchait et la Région Ile de France a renouvelé son soutien pour la troisième fois. Je n’étais plus seul. Christophe a mis son équipe à notre disposition. J’avais un ami producteur, pour la première fois, et ce n’était pas mal. Je lui ai fait plaisir, je crois, en lui confiant le rôle de Griset de Florel dans lequel il excelle.
La « famille »
J’ai fait 16 longs-métrages en trente ans en m’autoproduisant. J’ai plusieurs casquettes. Mais la seule que je porte beau, c’est celle de l’auteur du film. Les autres, producteur, vendeur, distributeur, éditeur, sont des mini-casquettes au service de la principale. Ainsi j’ai gagné mon indépendance.
C’est un combat de tous les jours car l’indépendance est toujours remise en question. Mais nous résistons. Avec Fabienne, ma femme, coproductrice et monteuse de mes films depuis bientôt vingt ans. Notre réussite est avant tout personnelle, intime, et du coup, notre travail, qui n’en est pas un, s’accomplit avec facilité. Les acteurs et les techniciens sont nos amis, et nos enfants sont parmi eux.