C’est vers le milieu des années 50 qu’on a commencé à entendre parler d’un comédien nommé John Cassavetes. Issu de l’American Academy of Dramatic Arts de New York et marqué par la Méthode de Lee Strasberg, l’homme, Grec par ses parents mais Américain à part entière, se fait tout de suite remarquer dans un film de Martin Ritt, Edge of the City (L’Homme qui tua la peur). Déserteur et humaniste donc farouchement indépendant, Cassavetes est déjà tout à fait lui-même, mais on ne le sait pas encore. Acteur de théâtre, de télévision et de cinéma donc, charmeur et séduisant comme pas un, le futur Johnny Staccato est tout désigné pour devenir un nouveau James Dean ou Marlon Brando, à moins qu’il ne soit un successeur de Humphrey Bogart, avec qui il partage la petite taille et l’intelligence aiguë.

C’est alors que survient un étrange événement qui dérange les plans qu’on avait tracés pour la future star. Un beau soir de 1957, John Cassavetes n’écoutant que ses impulsions, qui deviendront plus tard légendaires, décide de faire un film. C’est lui qui le réalisera mais il n’y jouera pas. Et mieux que cela, il décide de financer le film par souscription publique. Cela ne sera finalement pas vraiment le cas, mais avec l’aide de Maurice Mac Endree et de Nico Papatakis, exilé à New York pour cause de guerre d’Algérie et Grec comme lui, il va terminer Shadows. Premier film, premier chef-d’œuvre, même si le mot appliqué à Cassavetes n’a pas grand sens. Comme Rouch, Godard, Truffaut, Rivette en France, ou Oshima au Japon, Cassavetes fait entrer un souffle d’air et de vie dans le cinéma. Shadows comme A bout de souffle ou plus tard L’Amour fou de Rivette, use des méthodes du cinéma direct pour les mettre au service de la fiction. Pourtant, les uns et les autres ne se connaissent pas et ignorent le travail que chacun mène de son côté. Mais l’époque est aux Nouvelles Vagues et ce moment du cinéma reste unique. Shadows définit, mieux que tout autre film, les axes de la méthode de Cassavetes : complicité de la production et de la mise en scène, refus d’une soumission à la technique, relation privilégiée à l’acteur, mélange détonant d’improvisation et d’écriture, montage conçu comme un work in progress.

En somme, un cinéma fondé sur l’intuition et la liberté contrôlée. Un cinéma où triomphe l’élément humain. Tourner avec Cassavetes, pour les techniciens comme pour les acteurs, exige une disponibilité de tous les instants. L’imagination est préférable au professionnalisme sec. L’ambiance est plus importante que le scénario et les acteurs sont les princes du film, véritables pierres de touche de la mise en scène. De tout cela, Shadows est complètement imprégné et présente d’emblée la quintessence du cinéma de Cassavetes. [...]

Que Cassavetes soit un authentique cinéaste indépendant ne l’empêche pas d’être remarqué par Hollywood. S’ensuivront deux films, plus mineurs, quoique non dénués de charme et de talent : Too Late Blues (pour la Paramount) et A child is Waiting (pour United Artists). L’expérience du second film sera néanmoins traumatisante pour Cassavetes. Dépossédé du montage et donc de la version définitive du film (en anglais final cut) par Stanley Kramer son producteur, il quitte les studios pour retrouver sa liberté. Après un temps de légère dépression, Cassavetes, dont l’énergie est aussi étonnante que celle d’un Bergman ou d’un Renoir, entreprend Faces, sans doute son chef-d’œuvre. Sur tous les plans, ce film est torrentiel et Inoubliable. Six mois de tournage et deux ans et demi de montage seront nécessaires pour mener à terme ce travail extraordinaire. Suite d’improvisations sur un texte de Cassavetes écrit comme une pièce de théâtre, le tournage est homérique et chaleureux.

Quant au montage, il se déroule dans le garage de la maison Cassavetes (où est d’ailleurs tourné une partie du film) dans lequel se relaient, presque jour et nuit, plusieurs équipes qui sélectionnent et synchronisent plus de 125 heures de pellicule. Aventure démesurée avec toutes les difficultés possibles mais aussi porté par l’enthousiasme d’une époque. L’ensemble aboutit à une première version de 220 minutes, réduite par Cassavetes lui-même à 129 minutes. Faces n’a jamais été distribué en France. Sa sortie est donc un événement à plus d’un titre. Imaginez que Pierrot le fou soit resté inédit jusqu’à ce jour et vous comprendrez le choc que constitue la découverte de Faces. Pourtant, ce film, montré et primé à Venise en 1968, n’a rien de spectaculaire en apparence. Il n’est après tout question que de petits-bourgeois en goguette, femmes et hommes se trompant mutuellement.

D’où vient alors sa puissance, son caractère à la fois terrible et vital ? A coup sûr, de cette caméra gestuelle, de ces coqs-à-l’âne délirants, de cette ivresse qui envahit littéralement le film, de ce flux de parole impossible à endiguer, de ces corps parcourus de trous d’air. Il y a bien de l’hystérie dans Faces, mais elle est toujours humaine trop humaine et surtout filmé sans voyeurisme aucun. Nous, spectateurs, sommes impliqués dans l’expérience et projetés dans l’œil du cyclone. est encore important car il est le premier film de Cassavetes où l’idée de troupe joue un rôle prédominant.

En 1973, il tourne Une femme sous influence avec Gena Rowlands à nouveau et Peter Falk qu’il avait déjà rencontré pour Husbands. Comme Faces, Une Femme sous influence est un grand film sur l’Amérique moyenne et son quotidien. On y voit des personnages invisibles dans l’ensemble du cinéma américain. Mais, cette fois-ci c’est la folie ordinaire qui domine. Faces mettait en scène les frustrations d’un homme et d’une femme qui se déchirait. Une Femme sous influence montre au contraire comment un couple se reconstitue. Rarement, film aura été à la fois aussi documentaire et aussi pudique. D’ailleurs, le film ne se limite pas au couple, il fait entrer l’excès au cœur de la famille.

Il mobilise toutes les relations et tous les affects familiaux qui oscillent sans cesse de l’amour à l’aliénation. Cette fois, c’est le plan-séquence qui domine et permet à Cassavetes de capter admirablement les scènes de groupe. [...] Sur la folie, Cassavetes n’a jamais le moindre regard moralisateur. Il se contente d’enregistrer des comportements et nous laisse libre de juger ou plutôt de regarder. Le secret de Cassavetes c’est, ici comme ailleurs, de laisser la vie s’exprimer jusque dans ses excès et ses débordements. Une Femme sous influence dégage des trésors d’amour et c’est le plus important !

Le film suivant, Meurtre d’un bookmaker chinois (1976, d’abord sorti en France sous le titre Le Bal des vauriens) appartient à un genre codifié à l’extrême, le film noir. On pourra s’en étonner, de la part d’un cinéaste qui semble bouder les règles du jeu en vigueur à Hollywood. |...] Meurtre d’un bookmaker chinois est un polar crépusculaire, contemplatif, où Cassavetes se plaît à filmer un Los Angeles presque désert dans lequel rôdent des tueurs déglingués. Ce qui n’empêche aucunement le film d’être inquiétant à souhait.[... ] C’est la métaphore non déguisée du contrat hollywoodien, avec ses clauses draconiennes, impossibles à respecter. La Mafia c’est Hollywood, et vice versa.

Avant de retourner à Hollywood reparler justement de la Mafia pour Gloria, Cassavetes aura le temps de réaliser un de ses films les plus ambitieux, inédit mais diffusé dans plusieurs festivals internationaux, Opening Night, qu’on peut considérer comme son art poétique. La sortie tardive de ce film est un événement car c’est tout simplement l’une des œuvres les plus importantes de son auteur. D’abord parce qu’il témoigne d’une activité parallèle du cinéaste, le théâtre, très importante au début et à la fin de sa carrière. Certes, Opening Night n’est pas vraiment un documentaire sur le travail théâtral de Cassavetes, mais il permet en tout cas de se rendre compte de l’importance qu’il lui réserve en liaison étroite avec le cinéma. Opening Night est l’histoire de Myrtle Gordon (évidemment Gena Rowlands), le récit d’une période cruciale de la vie d’une comédienne de théâtre en pleine crise d’identité, en pleine confusion entre la vie et la scène. C’est aussi l’histoire d’une troupe, avec son metteur en scène (Ben Gazzara), ses acteurs (dont John Cassavetes lui-même), son auteur, son directeur de théâtre, ses machinistes, son habilleuse...

C’est encore l’histoire d’une pièce, The Second Woman, de ses répétitions et de ses métamorphoses. Car bien sûr, chez Cassavetes, le texte n’est jamais sacré et la vie s’infiltre par tous les côtés de la scène pour venir modifier subtilement ou sauvagement le théâtre. Opening Night, c’est enfin le second volet d’une trilogie sur l’hystérie qui commence avec Femme sous influence et qui s’achève avec Love Streams et dans laquelle la présence de Gena Rowlands est exceptionnelle. Ici, la comédienne est extraordinaire, jouant les troubles de comportements, les variations d’humeur, les troubles affectifs et alcooliques, les hallucinations, la dépense nerveuse, avec une très grande présence physique exceptionnelle, payant littéralement de sa personne pour faire rendre gorge à la vérité du personnage. Ceci donne le plus dense et le plus européen des films de Cassavetes, une tragi-comédie indescriptible où le souffle de la dérive emporte tout sur son passage.

Ces cinq films — Shadows, Faces, Une Femme sous influence, Meurtre d’un bookmaker chinois, Opening Night— montrés ensemble constituent la part la plus vive de l’œuvre de Cassavetes. Ils sont simples et directs comme des moments de notre vie saisis par une caméra traqueuse et chaleureuse à la fois. Leur découverte ou redécouverte, grâce à l’effort d’un montreur de film nommé Gérard Depardieu, est un événement majeur pour le cinéma. Elle permettra enfin de donner à John Cassavetes sa véritable place, une des toutes premières dans le cinéma moderne.

 

Découvrir John Cassavete, par Thierry Jousse