En tournant Shadows, nous ne comptions pas le proposer à la distribution commerciale. Nous tentions une expérience, notre seul but était d’apprendre. Nous voulions mieux connaître notre métier. En ce qui me concerne, j’avais travaillé sur pas mal de films sans réussir à bien m’adapter, je me sentais moins libre qu’à la scène ou dans un spectacle de télévision en direct. Aussi mon premier souci était-il de découvrir pourquoi je n’étais pas libre - car je n’éprouvais pas de plaisir particulier à travailler dans des films, et pourtant j’aime le cinéma en tant qu’art. Je pense que c’est un merveilleux instrument de connaissance et de communication. [...]
Aussi, avec Shadows, avons-nous tenté quelque chose d’absolument différent; nous avons improvisé non seulement en termes de dialogues, mais aussi de mouvements. L’opérateur lui-même improvisa, il dut suivre les comédiens et avoir un éclairage général, de sorte que l’acteur put se déplacer où et quand bon lui semblait. Un phénomène étrange et passionnant se produisit: la caméra, en suivant les êtres, les suivit avec souplesse et grâce, simplement parce que les êtres ont un rythme naturel. Tandis que, s’ils doivent répéter une scène en tenant compte des marques, ils commencent à s’agiter, perdent leur naturel et, si grand soit leur talent, la caméra a toutes les peines du monde à les suivre. [...]
La vraie différence entre Shadows et les autres films, c’est que Shadows émane de ses personnages, alors que, dans les autres films, les personnages émanent de l’histoire. Je ne pense pas qu’on puisse parler d’improvisation, ce n’est qu’une méthode. L’originalité de Shadows, je crois, est dans le contact immédiat qui se crée entre le public et les personnages: il communie avec eux, et non avec des prouesses techniques. La plupart des spectateurs ignorent le sens des mots «coupe», «enchaîné», «fondu», et je suis sûr que ça ne les concerne pas. Ce que dans la profession nous appelons parfois un beau plan ne les intéresse pas vraiment, parce qu’ils regardent les gens sur l’écran et nous, artistes, nous devrions comprendre que la seule chose importante est un bon acteur.
Il existe en fait deux versions de Shadows. Ce qui veut simplement dire que, la première version achevée, nous n’en étions pas satisfaits et nous retournâmes pendant dix jours. Ce qui s’était produit dans la première version, c’est que, en tant que metteur en scène, j’était tombé amoureux de ma caméra, à la minute même où je l’avais eue entre les mains, et je me contentais d’exploiter la technique cinématographique, recherchant le rythme pour le rythme, utilisant des grands angulaires, filmant à travers arbres et fenêtres. J’obtins un rythme plaisant, mais qui n’avait rien à voir avec mes personnages. Or, c’est sur eux que vous devez centrer l’intérêt, car c’est eux que les spectateurs iront voir. [...]
Le principal avantage de notre méthode de tournage était que nous jouissions d’une entière liberté. Si nous avions fait Shadows à Hollywood, nos comédiens n’auraient pas eu la moindre chance de révéler leur immense talent. On y dispose probablement de plus grandes facilités techniques, mais tout le monde a peur de s’écarter de la tradition. A Hollywood, avec la même distribution, le même metteur en scène, le même producteur, la même équipe pour la photo, il aurait été difficile de prendre des risques, à cause de certaines règles et règlements qui, je crois, n’ont pour but que de détruire la personnalité de l’acteur et de le mettre mal à l’aise: la production acquiert une telle importance qu’il a le sentiment, s’il se trompe d’une ligne, d’être en train de commettre une faute grave et de risquer de ne plus jamais travailler. Et cela est particulièrement vrai, non des vedettes, mais des acteurs de complément, susceptibles de devenir un jour vedettes, ou des petits rôles, ceux qui n’ont qu’une ligne à dire et espèrent devenir acteurs de complément. Il y a dans notre profession une certaine cruauté incroyablement destructrice. Je ne vois pas comment des individus peuvent faire des films sur d’autres individus et n’avoir aucune considération pour les individus avec qui ils travaillent. [...]La seule chose qui m’a aidé dans la mise en scène est ma formation d’acteur. J’ai pu mieux prendre conscience des problèmes de l’acteur ou de sa paresse, et je crois que c’est la seule manière pour un metteur en scène de comprendre réellement la mentalité du comédien, quand on n’a pas des années d’expérience derrière soi. C’est pourquoi je me félicite de n’avoir pas eu à passer par ces années d’expérience où mon tempérament m’aurait fait souffrir. [...]
La base d’un bon drame consiste à choisir un sujet capable de passer à l’écran. Je n’ai jamais compris, je l’ai souvent dit, pourquoi on s’acharne à tourner de mauvaises histoires, car elles sont si difficiles à adapter et ne tiennent pas debout. Si vous avez une idée importante, ou simplement une Idée bonne, et si le script est bon, alors tout se tient. Je préférerais toujours partir d’un script achevé, prêt à tourner, et s’il ne vaut rien, le jeter au panier, quitte à tout recommencer sur des données plus Intelligentes, de sorte que tout se tienne, plutôt qu’introduire des éléments étrangers au récit, uniquement Inventés par Hollywood.