Qu’est-ce qui vous a donné envie de filmer l’Égypte aujourd’hui ?

Sophie : Du fait de mon histoire familiale, j’ai toujours été très intéressée par l’histoire du monde arabe. J'ai eu l’occasion de l’étudier un peu lors de mes études d’histoire, mais pas assez à mon grand regret car je ne parle pas arabe. Et puis je connaissais l’Égypte, j’y avais vécu quelques temps, développé des attaches et lorsque j’ai vu ce qu’il se passait en janvier 2011, j’ai d’abord été submergée d’émotions.

Je ne suis pas Égyptienne mais je voulais y participer à ma manière, en partant avec une caméra pour documenter le mouvement mais sans certitude qu’il y aurait un film à la fin. J'ai proposé à Simon avec qui j’avais fait un master de cinéma documentaire à Evry de partir avec moi et c’est ainsi qu’on est arrivés au Caire moins d’un mois après la chute de Moubarak.

Simon : Je ne m’étais jamais rendu en Egypte avant. Le monde arabe, que les médias occidentaux ont trop souvent tendance à mépriser et à présenter comme soumis à des dictateurs, mettait pour une fois en avant le courage du peuple égyptien. Jour après jour, la situation me préoccupait d’avantage : j’ai passé beaucoup de temps sur les réseaux sociaux et les blogs des activistes politiques égyptiens qui étaient à l’initiative de ces gigantesques manifestations. Je découvrais une jeunesse qui faisait de ces mouvements de révolte une question de dignité. Lorsque Sophie m’a parlé de faire un film qui s’inscrirait dans ce contexte, j’ai d’abord trouvé l’idée folle. Mais s’intéresser à la jeunesse et l’engagement politique dans cette région du monde me fascinait.

Comment avez-vous rencontré Hana ?

Simon : Nous avions décidé de partir pour un mois pour le premier tournage. Nous souhaitions articuler le film autour d’un ou plusieurs personnages. à cette époque, l’actualité allait très vite et il nous semblait urgent de tourner rapidement. Pour gagner du temps, nous avons décidé de prendre contact avec des Egyptiens via les réseaux sociaux dès que notre décision de partir était prise. Nous savions qu’une partie des jeunes s’était servie de cet outil pour organiser les toutes premières manifestations. Nous avons rencontré toutes les personnes contactées une fois au Caire.

Sophie : Plus qu’un personnage principal, nous cherchions une sorte de porte d’entrée dans ce processus révolutionnaire. Nous étions assez admiratifs de la manière dont Hana traversait l’espace public et allait facilement à la rencontre des gens.

Les jeunes que vous filmez sont imprégnés de culture occidentale. Est-ce que cela faisait partie du sujet pour vous dès le départ ?

Sophie : La révolution était l’occasion de casser les stéréotypes. Beaucoup ont été surpris de voir les peuples arabes se soulever. Nous avons bien senti que lorsque nous présentions Hana dans nos recherches de financements, le fait qu’elle ne soit pas voilée et qu’elle n’habite pas dans un bidonville, soulevait des questions sur le choix du personnage. Il existe d'autres jeunes comme Hana en Egypte.

L’appel à manifester du 25 janvier qui a été lancé par une jeunesse assez « connectée » a réussi à fédérer les classes, qui ont eu, au moins pour un moment, le même mot d’ordre : « Moubarak dégage ! ». Mais les attentes n’étaient pas les mêmes et Hana nous a servi de révélateur. Elle met en avant la liberté d’expression, c’est probablement la perception première qu’on a eu de ce mouvement vu de l’occident. Mais les conversations qu’elle a avec les gens renvoient tout le temps à la question de la subsistance économique. Le slogan principal était « pain, liberté et justice sociale ». C'est un premier point.

Simon : Ensuite, Hana fait partie d’un milieu intellectuel plutôt aisé. Cela ne faisait pas partie de notre projet initial mais très vite nous avons trouvé intéressant d’insister sur cette dimension. Cette jeunesse qui étudie dans les grandes écoles américaines est à la fois très occidentalisée et très fière de ses racines arabes. Ces jeunes nous semblaient en recherche d’identité à l’image du pays qui, libéré d’un dictateur, cherche encore une solution politique qui lui permettrait d’accéder à ses revendications.

Pendant combien de temps avez-vous filmé Hana ?

Simon : Le film se déroule sur une période de presque un an. Il y a eu trois tournages d’un mois à chaque fois en 2011. Cette période nous permettait d’observer l’évolution de l’engagement d’Hana, et l’évolution de la situation politique à travers les débats qu’elle suscite lorsqu’elle distribue le journal avec ses amis ou bien lorsqu’elle prend le taxi.

Avez-vous eu des difficultés pour tourner au Caire ? Comment Hana et son entourage ont-ils perçu la présence de la caméra ?

Sophie : Nous n'avons eu, à notre grande surprise, aucun problème pour tourner. Nous étions assez inquiets car nous partions sans aucune autorisation. à l’aéroport, à notre arrivée nous avons eu une petite frayeur lorsque notre sac a été fouillé par les policiers.

Par la suite, nous avons profité du fait que tout était désorganisé pour filmer assez librement dans les rues. Hana expliquait toujours pour nous ce qu’on faisait et très souvent les gens acceptaient. La question qui revenait, était de savoir pour quelle télé on filmait, dire qu’il s’agissait d’un film documentaire changeait la donne.

Simon : Concernant Hana et son entourage nous ont tout de suite acceptés, ils ont vite compris notre démarche. Comme le tournage était un peu long, on a ressenti vers la fin qu’ils commençaient à se demander s’il y aurait vraiment un film. Et puis l’atmosphère était peut-être moins optimiste qu’à notre arrivée, la situation devenait plus tendue avec l’armée, du coup l’implication d’Hana et son entourage dans le projet s’en ressentait.

 

Propos recueillis par Sébastien Magnier pour le Festival Cinéma du Réel 2013