Etes-vous d’accord pour dire que La Fidélité est, avant tout et surtout, un film sur la passion ?
Oui. C'est un film sur le désir, l'exclusivité, la difficulté et la douleur d’aimer... Il n’y a rien de figé dans la passion, parce que quand on aime, on est en mouvement. On est dans une dynamique incontrôlable. Mais, si ce film s’appelle La Fidélité, il n'a rien non plus de moralisateur. Au contraire. Quand on connaît le cinéma de Zulawski, on sait que —et même s’il peut y être parfois question de morale — cela ne sera pas un film sur la moralité.
De toute façon, quand on parle de fidélité, personne n'est dupe. Le paradis n’existe pas ou alors... Chaque homme a en lui le bien et le mal, des tentations, des envies, des contradictions. Tant de choses s’affrontent en nous que ce qui nous différencie les uns des autres, ce sont nos choix et rien que nos choix. Après bien sur, on peut parler de dignité ou d’honneur mais la vérité c’est que chaque être a au fond de soi une sorte de morale intime.
Qu’est-ce qui vous touchait, au départ, dans ce scénario ?
On a tous envie de croire à quelque chose, à priori d'aussi improbable, que cette histoire ! C’est touchant quand des gens tiennent, de cette manière-là, à leurs rêves, à leur idée d'eux-mêmes, à leur vision du monde. C’est troublant de constater que face à des tentations physiques ou morales certains ne cèdent pas. Clélia est ainsi. Elle n’accepte pas, elle n’acceptera jamais de se plier à certaines choses qui lui apparaissent comme trop faciles, de mauvais goût, ou maléfiques pour les autres.
Ce que j’aimais dans cette histoire, c’est qu’elle va à rebrousse-poil et ne suit pas, forcément, un courant d’idées à la mode. Les thèmes abordés sont intemporels. En même temps, ils font référence à des valeurs totalement négligées par notre société où l'on est très libre, où l’on sait tout, où l’on voit tout, où l’on est au courant de tout.. Quelque part, toutes ces libertés ne font que perdre les gens un peu plus parce qu’ils ne savent plus quoi choisir. Arriver à se faire un chemin dans cette liberté n’est pas facile. Il faut vraiment avoir des convictions profondes.
Justement, d’où viennent les convictions de Clélia ?
Je ne sais pas... Elles ne sont certainement pas religieuse parce que Clélia n'est pas non plus une femme pieuse qui va finir avec un voile ! C’est un mystère. Cela dit, tous les gens ont un mystère seulement ils le galvaudent en pensant qu’il faut faire comme tout le monde. Certains ont dans la tête des idéaux qu’ils n’arrivent pas à tenir jusqu’au bout parce que la société ne leur permet pas. Elle va les plier à sa vérité.
Là, au contrare, on sent que c’est Clélia qui veut plier le monde à sa vision...
C'est une femme d'image donc elle connaît le monde. De toute façon, d’une manière plus générale, je pense qu’on fait le monde qu'on veut. On le voit comme on est soi-même. La réalité n’existe pas autrement que telle qu’on la perçoit. Tout ça est encore amplifié quand on est artiste. Aucun metteur en scène ne mettra sa caméra au même endroit qu'un autre. C’est SA vision qu’il impose. SA vision du monde.
Cela vous a fait peur d’incarner un personnage aussi pur, aussi droit, aussi bien...
Pas en le faisant mais après avoir vu le film, oui. Sur le tournage, j’étais transportée. Quand on joue quelqu'un d'aussi positif, tout à coup, le présent devient léger, heureux, lumineux. Il y a une espèce de « plânerie ». J’avais tout le temps le sourire. En revanche, après avoir vu le film, j’ai eu très peur. J’ai dit à Andrzej que j’étais angoissée, non pas par ce que les gens allaient penser de La Fidélité, mais plutôt de ce qu'ils allaient penser de moi dans ce film. Cela m’a flanqué une trouille incroyable. J’ai peur qu’ils ne voient en Clélia qu’une extra-terrestre, quelqu’un de froid ou d'insaisissable...
En tout cas, c’est un personnage qu’on aimerait croiser dans la vie...
Vous trouvez ?...
C’est ce que j'ai ressenti en lisant ce scénario. Moi aussi, j’aimerais rencontrer quelqu’un comme ça parce que cette femme est propre et libre... Elle n’attend pas d’être surprise par la vie... la vie la surprend à chaque seconde.
Qu’est-ce qui vous a le plus étonné en découvrant le film fini ?
C’est difficile à dire... J'ai été plus surprise pendant le tournage, parce que c’est là que je vivais les choses. Une fois que tout est terminé, monté, un acteur est déjà tellement empreint de sensations, de souvenirs, que le résultat final, aussi formidable soit-il, est une réduction plutôt choquante de tout ce qu’il a vécu. Il me faut dix ans pour revoir un film dans lequel j'ai tourné et le découvrir tel qu’il est.
C’est votre quatrième collaboration artistique avec Andrzej Zulawski. L’ambiance sur le plateau était-elle différente des autres fois ?
C'est à dire que pendant ce tournage, il laissait les choses exister par elles-mêmes. Il ne cherchait pas à tout contrôler. Certes, il avait auparavant très bien structuré son film, aucun détail n’était laissé au hasard mais c'était justement pour pouvoir mieux s’oublier par la suite, laisser aller la passion, l'humanité... Parfois, je sentais dans son regard qu’il se disait : « Cela ne m’appartient plus... c’est l’histoire qui se déroule... ce sont des personnages qui vivent et m’échappent... ».
En quoi, vos rapports de travail ont-ils le plus évolué depuis L’amour braque ?
Dans un contexte professionnel, Andrzej a toujours voulu élucider un mystère qu’il imaginait en moi et le rendait même parfois un peu violent à mon égard. Il fallait absolument qu’il explique quelque chose qu’il ne comprenait pas, comme si je lui cachais quelque chose! Là, au contraire, il a laissé le mystère apparaître, être, sans essayer de l’élucider à tout prix. Il faut dire que là ce n’est pas vraiment moi qui était mystérieuse mais mon personnage.
Quel genre de réalisateur est-il ?
Il est très entreprenant. Il sait exactement ce qu’il veut. Il ne perd pas une seconde. Il a sa vision du film dans la tête. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas d'imprévus mais... Il pense vite et nous entraîne tous dans son univers. Sa caméra, c'est comme le stylo d’un écrivain. Avec elle, il arrive à expliquer son cœur qui bat, il peut dessiner le portrait qu’il a dans la tête. Il sait capter la vérité d’un acteur. Il les met à l’aise parce qu’ils les aiment passionnément...
Après trois films fait ensemble, n’a t’on pas peur à un moment donné de se décevoir ?
Non. J’aime cette idée de gens qui vieillissent ensemble. Les vieux couples vous diront toujours : « Oh, elle a un fichu caractère. Elle l’avait à 20 ans, elle l'a toujours aujourd’hui ! » Je crois que même si on évolue, on reste fondamentalement le même. Tout bouge, mûrit, mais l’intérieur ne change pas tant que ça. J’aime retravailler avec Andrzej parce qu’à chaque film, je sais qu’on va pouvoir encore et toujours aller plus loin. Et puis, je ne suis plus une jeune femme de 20 ans. J’ai 30 ans. Il y a d’autres choses à voir, à filmer, à exprimer...
A un moment donné, le personnage joué par Michel Subor vous dit qu’une femme n’est jamais aussi belle que quand elle va se faner. Même si vous êtes cachée derrière votre personnage, n’est-ce pas dur à entendre ?
Ce dialogue n’était pas dans le scénario mais je l'aime. C’est la vie et on ne peut pas échapper au temps qui passe. Je n’ai pas honte de mon mûrissement. Même si, comme tout le monde, je m'inquiète parfois de mon apparence, c’est bien de vieillir, d’abandonner cette jeunesse qui parfois peut être un fardeau. Et puis, j’ai une jeunesse dans le cœur qui, pour le moment, est intouchable. Peut-être que s'il m’arrive un drame, une grande désillusion, je perdrais cette... Mais, pour l’instant, elle là est qui existe.
La fidélité peut être vue comme une fable où sont sans cesse confrontés : le bien et le mal, le bons et les méchants, ce qui est moral et immoral...
Oui, mais plutôt qu’une fable, je dirais que c’est surtout une balade. On ne montre personne du doigt. C'est une déambulation. Andrzej a choisi de faire ce film à Paris, aujourd’hui, en l’an 2000... On n’a rien rajouté. On n'a pas fait de décors. On a filmé les choses telles qu'elles sont. On me parle de ces kiosques à journaux avec des affiches pornos en devanture mais on en voit partout sur les Champs-Elysées, sur les grands boulevards... Rien n’a été inventé. Quant à ses groupes de presse qui vendent leurs journaux en mettant du cul en couverture, eux aussi, ils existent. C’est comme ça et Clélia déambule à travers ce monde... Elle photographie ce que ses yeux lui montrent mais sans faire non plus de grands discours. Partout, il y a le bien et le mal même si je ne crois pas que l'on puisse diviser les hommes en deux catégories : les bons d’un côté et les méchants de l’autre.
La mort est très présente dans le film. On l’a même rarement filmée d’aussi près...
Oui, il y a la mort du père, celle de la mère, celle du mari... La mort. Oui, la mort. Elle est très proche de tout ce que touche Clélia. De toute façon, la mort est là, tout le temps, près de nous, en nous, pour nous rappeler que tout ça est éphémère. Peut-être d’ailleurs que si on a conscience de ça on trouve une certaine forme de sagesse dans la vie.
Il y a aussi des fantômes dans le film...
Oui. Ce sont des gens qui ont existé et dont les actes permettent aux vivants de mieux appréhender la vie.
Il y a des leçons à tirer de chaque disparition, des choses à comprendre de ces hommes ou de ces femmes qui ont agi comme ils ont agi, qui ont fait ce qu’ils ont fait, qui ont été ce qu'ils ont été. Tout est lié : le passé, le présent, le futur. Quelqu’un qu’on a aimé et qui meurt, est toujours là. Les gens ne disparaissent pas ainsi. Il y a un monde palpable qui est le nôtre. Et un autre qui est celui des disparus, de la mort, de la foi. Un monde qui est là et qui vous accompagne. Il faut voir ce qui ne se voit pas...
Parlez nous de vos deux partenaires : Pascal Greggory et Guillaume Canet.
Ils sont très différents l’un de l’autre mais j’ai adoré travailler avec eux. On a commencé le tournage par les scènes de Pascal. C’est quelqu’un de très franc. Je ne sais pas par quoi il est passé dans sa vie mais, aujourd'hui, on a l'impression qu’il est serein, qu’il n'a pas peur d’ouvrir son cœur, d’être ce qu’il est. On sent qu’il a beaucoup appris de ses expériences successives, qu’il a travaillé et qu'il a sans doute dû traverser dans son métier d’acteur des moments difficiles. Il se donne corps et âme et n’a rien à cacher. Il a été trempé dans la vie. Il n’a pas de peur. Il est libre.
Guillaume, il a ce talent arrogant, cette énergie de la jeunesse... Il n’a pas de complexe ou de pudeur. Il est direct. Il a une présence à l'écran, une photogénie et une séduction incroyables. Il est bien dans ses pompes. Ce sont deux acteurs si différents qu'avec l’un, j’avais besoin de silence alors qu'avec l’autre, je piquais des fous rires...
Pour vous, la fin du film est-elle heureuse ?
Ni heureuse, ni malheureuse. Elle est comme elle est : douloureuse, belle, ouverte. Cette moto qu’on entend au loin, est-ce Nemo qui revient ? On ne sait pas... D’ailleurs, il n’y a pas de fin parce que tant qu’il y a de la vie, tout bouge. Clélia est une femme heureuse avec elle-même mais malheureuse avec le monde. Mais comme on ne peut pas séparer ce qu'on est et le monde dans lequel on vit alors...
Peut-on aujourd’hui encore mourir d’amour ?
Je crois... oui... je crois.